Michel Henry – L’auto-donation de la conscience
Michel Henry est un des philosophes français qui prennent conscience de l’ampleur de la problématique de soi et de l’aspect radicalement immanent du sujet pensant. Si la tâche de la réduction phénoménologie depuis Husserl est de fonder l’essence de la phénoménalité, celle de l’Intentionnalité, autrement dit, l’aspect transcendantal de la conscience, le « Comment de la donation des objets », celle de Michel Henry est une radicalisation de cette tâche : celle du « Comment de l’auto-donation de l’Intentionnalité ». Il s’agit de savoir comment la conscience se donne à elle-même et ultimement, comment la Vie, le fondement de l’Intentionnalité, se révèle à elle-même. Au moment de l’opération de l’Intentionnalité, deux objets de nature tout à fait différente sont créés : le première est l’objet noématique, c’est l’objet que l’Intentionnalité produit dans son opération ; le deuxième est l’apparition de l’Intentionnalité à elle-même, son auto-apparaître, qui révèle l’Intentionnalité en tant qu’Intentionnalité opérante. Michel Henry donne un nom à l’Intentionnalité : l’apparaître, c’est-à-dire, celui qui fait apparaître l’objet. Signalons qu’au-delà de la donation des objets, dans la phénoménologie de Michel Henry, c’est la donation de l’apparaître à soi-même qui est en question. L’entreprise de cette phénoménologie est dite une radicalisation, dans la mesure où elle poursuit l’interrogation sur la nature de la manifestation de la Vie, de l’auto-donation de la conscience, c’est-à-dire, l’auto-apparaître de l’Intentionnalité à elle-même.
La manifestation de la Vie n’est pas de même ordre que celle du monde physique, elle est une autorévélation[1] sous forme de l’affectivité. Michel Henry distingue deux forme de manifestations : celle de la Vie et celle du monde. La manifestation de la Vie est invisible, celle du monde, visible. La conscience Intentionnelle est une opération de faire-voir, celle de rendre visible le monde. L’objet Intentionnel est visible, la représentation de l’extériorité. Ce qui est visible est « posé devant », devant notre regard, comme le film projeté dans l’écran du cerveau[2]. Ce « posé devant » constitue ici la condition de la « visibilité ». Il est une « mise à distance », un « jeté dehors » par l’opération de l’intentionnalité. Comme l’a dit Michel Henry :
Comprise comme intentionnelle, la conscience n’est rien d’autre que le mouvement par lequel elle se jette au-dehors, sa « substance » s’épuise dans cette venue au-dehors qui produit la phénoménalité. Révéler dans une telle venue au-dehors, dans une mise à distance, c’est faire-voir. La possibilité de la vision réside dans cette mise à distance de ce qui est posé devant le voir et ainsi vu par lui. Telle est la définition phénoménologique de l’objet: ce qui est posé devant est rendu visible de cette façon. L’apparaître est ici l’apparaître de l’objet en un double sens : en ce sens que ce qui apparaît c’est l’objet, en ce sens aussi que ce qui apparaît étant l’objet, le mode d’apparaître ici en question est le mode d’apparaître propre à l’objet et le rendant visible: cette mise à distance en laquelle surgit la visibilité de tout ce qui est susceptible de devenir visible pour nous[3].
L’extérieur/intérieur ne désigne pas pour Michel Henry quelque chose qui est extérieur du corps, mais la façon dont l’objet se manifeste à nous. Tout ce qui est extérieur subit l’opération de l’Intentionnalité. Tout ce qui est extérieur (posé devant) est visible[4]. Etrangère au monde, acosmique, invisible, la relation de la Vie au sujet est alors une relation immanence absolue. L’immanence absolue est l’intériorité prise dans un sens radical. La manifestation de la Vie, c’est-à-dire, l’affectivité, renonce toute forme de mise à distance ; elle récuse d’être posé devant comme un film projeté dans l’écran ; elle est invisible ; elle est intériorité radicale, l’immanence absolue.
Michel Henry envisage la réduction phénoménologique qui conduira à la phénoménologie non Intentionnelle, à la phénoménologie de la Vie dans laquelle le sujet se saisit sans passer par un processus de se jeter dehors (qui est l’opération essentielle de l’Intentionnalité) et dans laquelle le sujet se trouve dans son immanence absolue. C’est une réduction phénoménologique radicale en ce sens qu’elle ne concerne aucun étant ou objet réel mais uniquement la phénoménalité propre. Selon Michel Henry, tout acte de l’Intentionnalité est un acte de mise à distance entre le sujet et l’objet dit Intentionnel. Penser le sujet à partir de l’Intentionnalité, c’est commettre une erreur qui destine, à tort, à placer le sujet dans une extériorité désespérée. Car le processus de l’Intentionnalité est un processus de « jeter dehors » ou tout simplement un processus d’extérioriser quelque chose. L’Intentionnalité qui fait voir toute chose en la posant devant et en la projetant hors de soi est finalement incapable d’apporter le sujet lui-même dans sa propre et seule essence – la phénoménalité pure. Pour comprendre vraiment ce que c’est un sujet, il n’est pas question de mettre le sujet à l’autre bout de l’Intentionnalité, à savoir, le bout où se situe habituellement l’objet Intentionnel. Il ne faut pas considérer le sujet comme une simple représentation de soi, comme un soi-objet, un soi qui se distancie à l’égard du sujet au bout de son acte de connaître, de l’acte de l’Intentionnalité. Pour supprimer cette distance à soi, il faudra retourner vers nos impressions originaires qui constituent la hylé et ce qui est non-Intentionnel, là où le sujet est encore dans son originaire non distanciation vis-à-vis de soi-même, là où il est encore dans son intériorité absolue.
[1] Il disait : « La vie se révèle. La vie est une autorévélation. Autorévélation, quand il s’agit de la vie, veut donc dire deux choses : d’une part, c’est la vie qui accomplit l’oeuvre de la révélation, elle est tout sauf une chose. D’autre part, ce qu’elle révèle, c’est elle-même…La révélation de la vie et ce qui se révèle en elle ne font qu’un. » Cf. Michel Henry (2000). Phénoménologie de la vie. Conférence prononcée à l’académie des beaux-arts de Munich, le 14 novembre 2000, et publiée dans Prétentaine (« le vivant »), n° 14-15, décembre 2001, p. 11-25.
[2] Cf. Antonio R. Damasio (1999). The feeling of what happens : Body, emotion, and consciousness. Heinemann: London. Trad. français, C. Larsonneur et C. Tiercelin, Le sentiment même de soi : corps, émotions, conscience, Paris : O. Jacob.
[3] Cf. Michel Henry (2000). Phénoménologie de la vie. Conférence prononcée à l’académie des beaux-arts de Munich, le 14 novembre 2000, et publiée dans Prétentaine (« le vivant »), n° 14-15, décembre 2001, p. 11-25.
[4] Cf. Michel Henry (1988). Voir l’invisible. Sur Kandinsky. Paris : PUF.