Le modèle de double survenance selon Roger Pouivet

6 octobre 2008 at 16:52 (Esthétique cognitive, Thèse - Le visible et L'expression) (, , , , )

Pour citer cet ouvrage :

Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.

Conscient des difficultés théoriques de Zemach et toujours cohérent dans sa position réaliste modérée quant aux propriétés esthétiques, Roger Pouivet développe une conception plus sophistiquée et plus élaborée visant à comprendre le rapport des propriétés esthétiques et des propriétés physiques - la thèse de « double survenance » - afin de pouvoir énumérer la nature de la dépendance des propriétés esthétiques à l’égard des propriétés non-esthétiques. Pour comprendre l’idée de double survenance de Pouivet, il nous faut d’abord connaître sa distinction entre trois types de propriétés, selon qu’elles soient de premier (propriété physico-phénoménale), de deuxième (propriété Intentionnelle) ou de troisième ordre (propriété esthétique/évaluative):

(1) Les propriétés de premier ordre permettent l’identification numérique des objets matériels grâce à leurs localisations, leurs formes dans l’espace et leurs couleurs. (2) Les propriétés de deuxième ordre surviennent sur les premières, c’est-à-dire qu’elles en dépendent, covarient avec elles, sans y être réductibles. Elles n’en sont pas moins réelles. Reconnaître que quelque chose possède une propriété de deuxième ordre suppose de tenir compte non seulement de propriétés comme sa forme, sa localisation dans l’espace ou sa couleurs, permettant de la distinguer des autres choses, mais aussi de propriétés spécifiques (être une chose d’une certaine sorte), fonctionnelles (servir à quelque chose), historiques, contextuelles, intentionnelles, etc. (3) Les propriétés de troisième ordre permettent d’évaluer une chose à l’intérieur d’une classe d’entités (une sorte de choses) à laquelle elle appartient. Elles surviennent donc sur les propriétés de deuxième ordre et sont de la forme « O est X en tant que Y », par exemple « O est élégant en tant que costume porté par un homme en France dans les années 1930[1]. »

La double survenance des propriétés esthétiques est alors définie comme survenance à deux étages, telle qu’elle est définie de la manière suivante :

Thèse de double survenance (TDS) : Il existe trois types de propriétés, selon qu’elles soient de premier, de deuxième, ou de troisième ordre. Les propriétés de premier ordre sont des propriétés physico-phénoménales ; celles de deuxième ordre sont des propriétés Intentionnelles ; celles de troisième ordre sont des propriétés esthétiques/évaluatives. Les propriétés esthétiques/évaluatives sont les propriétés de troisième ordre survenant sur les propriétés Intentionnelles qui surviennent à leur tour sur les propriétés physico-phénoménales qui permettent de l’identification numérique de l’objet.

Par ailleurs, Pouivet définit les propriétés en quatre niveaux selon la hiérarchie de survenance[2] :

Niveau 4 : propriétés esthétiques évaluatives

Niveau 3 : propriétés esthétiques

Niveau 2 : propriétés Intentionnelles (croyances, émotions)

Niveau 1 : propriétés physico-phénoménales

Remarquons que les propriétés du niveau 3 et du niveau 4 sont les propriétés mentales survenant sur d’autres propriétés mentales. Cela veut dire que, dans le modèle de Pouivet, les croyances, les émotions ou d’autres contenus Intentionnels peuvent eux-mêmes être la base de la survenance d’où surviennent les autres contenus mentaux.

Le modèle de double survenance de Pouivet vise notamment à donner les explications aux phénomènes spécifiquement socioculturels, en particulier, à répondre à la problématique soulevée par Arthur Danto dans La transfiguration du banal, c’est-à-dire pourquoi les jugements esthétiques sont sensibles aux contextes socioculturels, varient selon le milieu où se trouve l’individu. Ce modèle a notamment pour but d’assouplir la théorie de Zemach et de concilier l’objectivité et la subjectivité des propriétés esthétiques tout en défendant une position réaliste. Seulement, il y a quelque chose qui nous inquiète dans ce modèle de double survenance, comme nous allons le montrer dans la discussion suivante.


[1] Cf. Roger Pouivet (2006), op. cit., p.136.

[2] Cf. Roger Pouivet (2000), op. cit., p.160.

© Lihsiang Hsu 2009

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