Des « sentiments d’arrière-plan » selon Antonio Damasio
Pour citer cet ouvrage :
Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.
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Damasio distingue deux sortes de perception de l’état interne du corps. Un premier type repose sur les émotions proprement dites, dont les plus universelles sont la joie, la tristesse, la colère, la peur et le dégoût, les émotions dites « primaires » ou « de base » (basic emotions). Elles correspondent à des états du corps largement préprogrammés pour fin de préparer l’action de l’organisme face à une situation urgente, ainsi que d’assurer la survie. Lorsque l’état corporel se conforme à un état de l’une de ces émotions, l’organisme se sent heureux, triste, en colère, effrayé, dégoûté, etc. Un deuxième type de perception de l’état du corps repose sur de subtiles sensations que Damasio appelle le « sentiment d’arrière-plan », qui est la perception de l’état d’existence du corps. Le sentiment d’arrière-plan est discret et subtile ; plutôt qu’à un état émotionnel proprement dit, il ressemble à un état de fond, à un arrière-fond, au plan le plus éloigné de notre perception. Autrement dit, il ne s’agit pas de ressentir une grande émotion de tristesse ou de joie, mais plutôt de percevoir un « niveau minimal de tonalité et de rythme. En fait, il s’agit de la perception de la vie elle-même, de la sensation d’être[1]. » À proprement parler, les états d’arrière-plan du corps sont moins explicites et relativement peu variés par rapport à ceux des émotions proprement dites. Ils constituent pourtant le véritable fondement de la conscience de soi, de son existence, du moi, comme les décrit Damasio :
Ils ne sont jamais trop positifs, ni trop négatifs, bien qu’ils puissent être perçus surtout comme plaisants ou déplaisants. Selon toute vraisemblance, c’est cet état d’arrière-plan plutôt que des états émotionnels que nous percevons le plus souvent au cours d’une vie. Nous ne sommes conscients de cette perception d’un arrière-plan que de façon subtile, mais nous en sommes néanmoins suffisamment conscients pour rapporter instantanément sa qualité.
[...]
J’avance ici l’idée que, sans cette perception, nous ne pourrions avoir aucune représentation de notre « moi »[2].
À la différence des émotions explicites, les sentiments d’arrière-plan sont présents dans notre esprit de manière continuelle, quoique implicites et souvent à l’insu du sujet. Par ailleurs, certaines sensations de l’arrière-plan constituent de subtiles variations par rapport aux émotions explicites, par exemple, « l’euphorie et l’extase sont des variations par rapport à la joie ; la mélancolie et le désenchantement sont des variations par rapport à la tristesse ; la panique et la timidité sont des variations par rapport à la peur[3]. » Les émotions proprement dites ont souvent un objet explicite et une cause externe, par exemple, la présence d’un ours dans la forêt qui évoque la peur, l’attaque de l’ennemie et l’intimidation de l’autre nous provoque la colère, etc., alors que les sentiments d’arrière-plan n’ont souvent ni objet, ni cause externe qui y sont associés. C’est juste un état adjoint à la perception intéroceptive du soi, n’ayant pas de rapport apparent aux événements externes quelconques. La représentation de soi dans le cerveau n’est qu’implicite, fondée sur les configurations neurales non conscientes visant ce que nous appelons le corps propre.
Damasio utilise d’ailleurs la métaphore « partition d’orchestre[4] » pour élucider la nature de l’esprit composé de l’ensemble de flux mentaux d’image, qui peuvent être à la fois affectifs, cognitifs, factuels et évaluatifs, comme la décrit Damasio :
Il peut être utile de considérer le comportement de l’organisme comme l’exécution d’un morceau orchestral dont on est en train d’inventer la partition au fur et à mesure. Tout comme la musique que vous entendez est le résultat d’un certain nombre d’instruments jouant ensemble et en mesure, le comportement d’un organisme est le résultat de plusieurs systèmes biologiques jouant de façon concomitante. Les différents groupes d’instruments produisent différentes sortes de sons et exécutent différentes mélodies. Ils peuvent jouer continûment tout un morceau durant, ou s’absenter de temps à autre, parfois pendant un certain nombre de mesures. Il en va de même pour le comportement d’un organisme. Certains systèmes biologiques produisent des comportements qui sont présents continûment, alors que d’autres produisent des comportements qui peuvent être présents ou non à un moment donné.
[...]
Il y a, bien entendu, des parties musicales pour l’état correspondant à l’éveil et qui consiste à former continuellement des images, comme pour la représentation des objets, événements et termes spécifiques qui les dénotent ; il y a aussi une partie pour les sentiments des différentes émotions que manifeste l’organisme. Mais il y a une autre partie dans la partition d’orchestre interne pour laquelle il n’y a pas de contrepoint externe précis : cette partie est le sentiment de soi, la composante cruciale de n’importe quelle notion de conscience[5].
La métaphore de partition d’orchestre désigne ainsi la nature de la conscience comprenant divers comportements, tels que l’orientation de l’attention, la formation de l’image du monde, la présence des émotions, la manifestation du sentiment de soi, qui, ensemble, exécutent parallèlement des fonctions vitales dans l’individu.
[1] Antonio R. Damasio (1994), op. cit., p.195.
[2] Antonio R. Damasio (1994), op. cit., p.195-196.
[3] Antonio R. Damasio (1994), op. cit., p.195.
[4] Antonio R. Damasio (1999), op. cit., p.116-126.
[5] Antonio R. Damasio (1999), op. cit., p.117-119.
© Lihsiang Hsu 2009