La Culture et la cognition située
Figure 1. Une image tirée du clip d’une scène sous-marine utilisé dans l’expérience de Masuda et Nisbett (2001).
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La façon dont nous percevons ce qui se passe dans l’environnement peut varier en fonction de la culture à la quelle chacun de nous est attaché. Ceci implique que notre perception est située et que notre capacité de voir serait façonnée par notre environnement socioculturel. Parmi les divers mécanismes de cognition, l’attention est un des processus de traitement de l’information les plus étudiés. Elle a pour fonction principale de faire le tri parmi des différentes informations afin d’en limiter la quantité à traiter. Deux traitements parallèles sont mis en place : la sélection de l’information pertinente et l’inhibition de l’information non pertinente. Ceux-ci dépendent de la structure de figure-fond d’un champ visuel. Une certaine variabilité des modes d’attention est associée à cette structure de figure-fond du champ. Certains individus développent un type d’attention particulièrement focalisée sur la figure éminente, d’autres sont plus sensibles au contexte. La vision du premier groupe d’individus est dite « analytique », celle du deuxième « holistique ». La vision analytique est plus autonome, moins sensible à l’environnement, et moins dépendante du contexte de l’objet perçu, tandis que la vision holistique est plus dépendante du contexte et de l’environnement. Ce phénomène de variabilité interpersonnelle de l’attention est également présent à l’échelle interculturelle.
Par exemple, on constate chez les occidentaux un pattern de perception visuelle plus analytique et un mode d’attention plus focalisée sur l’objet singulier. Au contraste de ceux-ci, la perception visuelle des Asiatiques est plus holistique, plus ajustée au contexte de l’objet. On observe également chez les Asiatiques un modèle d’attention plus dépendante du contexte entier, et plus dirigée vers le rapport d’un objet à l’autre, ainsi que la relation de l’objet et de son environnement. Ceci dit, dans un champ visuel, on ne perçoit pas le même rapport de la figure et du fond dans différente culture. Un homme venant d’une culture nord-américaine aurait tendance à voir l’objet distinctif détaché de son arrière-plan, tandis que pour celui venant de l’Asie Pacifique, son regard survolerait sur les objets jalonnés dans un champ visuel, en faisant les mouvements alternatifs entre les objets et le va-et-vient entre la figure et le fond. Ceci dit, pour ce dernier, l’objet n’a sens que par rapport à d’autre objet ou lorsqu’il est rapporté à son contexte.
La variabilité interculturelle et la dépendance ou l’indépendance à l’égard du champ
De nombreuses études en psychologie expérimentale se sont intéressées aux phénomènes de l’attention et notamment à la variabilité interculturelle de celle-ci. Masuda et Nisbett (2001) ont remarqué que les Américains prêtaient plus attention à des figures distinctes, à des objets singuliers et isolants situés à l’avant-plan, tandis que les Japonais avaient tendance à souligner les informations contextuelles, venant de l’arrière-plan, le rapport de l’objet et du contexte, ainsi que les relations d’un objet et de l’autre.
Une étude comparative menée par Kitayama et al. (2003) a pour objectif de tester la dépendance ou l’indépendance à l’égard du champ (DIC, field dependence/independence) des Nord-Américains et des Japonais. Kitayama et ses collègues utilisent l’épreuve de ligne-cadrée (framed-line test, FLT) pour tester l’aptitude de l’individu à incorporer ou à ignorer les informations contextuelles dans un champ visuel donné. Les sujets participant à cette étude sont d’abord présentés une ligne verticale à l’intérieur d’un tunnel carré. Ils sont ensuite demandés d’accomplir deux types de tâche (voir Figure 2) : 1° dessiner une ligne absolue (absolute task) à l’intérieur d’un tunnel carré, à savoir une ligne identique à la ligne présentée antérieurement, quelque soit la taille des cadres donnés ; 2° dessiner une ligne proportionnellement identique (relative task) à la ligne présentée antérieurement à l’intérieur d’un cadre. Kitayama et de ses collègues ont pu observer que les Américains étaient plus doués dans la première tâche, de dessiner une ligne identique à la précédente, quelque soit la dimension du cadre donné, tandis que les Japonais étaient plus performants lorsqu’il s’agissait de dessiner une ligne proportionnellement identique à la précédente. Le résultat de cette étude montre que, par rapport aux Américains, les Japonais prêtent plus attention au cadre et au contexte et que ils sont plus justes et corrects lorsqu’il s’agit de faire un jugement de relation sur un objet relatif à son contexte. Ceci implique que le style de traitement de l’information des Américains est plus indépendant à l’égard du champ, à la différence de celui des Japonais étant plus ajusté à incorporer des informations de l’environnement, ceci dit, plus dépendant à l’égard du champ.
Figure 2. Illustration de l’épreuve de la ligne-encadrée (framed-line test, FLT). Cf. Kitayama et al. (2003).
Les résultats de ces études montrent que la capacité cognitive et l’attention qu’un individu porte à un champ visuel donné, ainsi que la façon dont les informations de l’environnement sont traitées pouvaient varier en fonction de la racine culturelle. Les sujets occidentaux ont tendance à focaliser l’attention sur la figure saillante se détachant de son arrière-plan, tandis que les Asiatiques sont plus portés à tenir compte de la relation réciproque entre la figure et le fond. Reste à savoir quelles sont les causes et les conditions de cette variabilité interculturelle de la cognition. Quels sont les principaux facteurs qui nous séparent culturellement ? Quels sont les mécanismes sous-tendant la variation culturelle de la cognition ? Est-t-elle dressée de manière descendante par la pensée et par les idéologies culturelles, ou bien est-t-elle façonnée de manière ascendante par l’environnement physique et visuel ? La cause profonde de ce phénomène de variation culturelle dans la cognition nous laisse une grande lacune à découvrir.
L’influence de l’environnement physique sur la formation de capacité cognitive
Les chercheurs sont ainsi amenés à en rechercher la cause et à découvrir les mécanismes sous-jacents à la variation cognitive. Pour connaître l’origine de ce phénomène et le mécanisme de la variation cognitive d’une culture à l’autre, Miyamoto, Masuda et Nisbett (2006) ont mené deux expérimentations en vue de tenir compte de l’influence de l’affordance environnementale sur la compétence cognitive d’un individu. Ils ont voulu comparer l’impact de l’environnement physique sur la perception visuelle des individus vivant aux États-Unis ou au Japon.
L’hypothèse du départ est ceci : Étant donné que les modèles de l’attention visuelle spécifiques à chaque culture sont formés par les facteurs environnementaux et écologiques (au sens gibsonnien), à savoir par les processus ascendants, les individus vivant dans un espace comme nous pouvons observer aux États-Unis où les objets physiques sont disposés de manière à se détacher distinctivement de l’environnement auraient plus de chance de développer une vision analytique adaptée à un pattern d’attention qui dirige le regard vers la figure saillante en laissant l’arrière-plan s’écarter du champ de l’attention. Au contraste, l’environnement visuel au Japon paraît embrouillé et peuplé des objets protéiformes. Dans un tel environnement, le rapport de la figure et du fond est inlassablement ambigu, tellement que nous avons souvent du mal à différencier l’objet visuel de son arrière-plan. Les individus vivant dans un tel environnement auraient une grande aptitude à développer un pattern d’attention visuelle qui dirige le regard à survoler sur le champ visuel entier, être plus concentré non sur l’objet singulier, mais sur l’entredeux, en faisant les mouvements oscillatoires entre deux extrémités, entre le solide et le vide.
Figure 3. Exemples de deux images utilisées dans l’expérience de Miyamoto et al. (2006) et son résultat. Source: Nisbett et Miyamoto (2005).
La première expérience de cette étude cherche à établir les mesures objectives et subjectives de comparaison entre les représentations urbaines au Japon et celles aux États-Unis (voir Figure 3). Dans l’expérience, Masuda et Nisbett ont présenté aux participants les images photographiées dans des villes au Japon et aux États-Unis. Les participants sont invités à répondre à un questionnaire destiné à établir la mesure subjective des images urbaines. Parallèlement, pour établir des mesures objectives, les images urbaines de ces deux pays sont analysées et mesurées par l’ordinateur. D’après ces deux types de mesures réalisées dans cette expérience, les scènes urbaines au Japon sont plus encombrées, plus complexes, plus embrouillées, et également plus ambiguës par rapport à celles aux États-Unis.
La deuxième expérience a pour objectif d’évaluer l’impact de ces deux types d’images urbaines sur l’attention et sur la perception. L’expérience est procédée dans une condition d’amorçage (priming). Dans un premier temps, les chercheurs ont montré les images urbaines de ces deux pays aux participants Japonais ou Américains. Ensuite, les participants sont conduits à accomplir des tâches d’« aveuglement au changement (change-blindness task) ». Les participants sont présentés en séquence une paire d’images neutres n’ayant pas de lien avec les scènes urbaines de ces deux pays comme dans la condition d’amorçage précédente. Ils sont ensuite demandés de noter le changement dans cette paire d’images.
Le résultat de cette étude montre que, premièrement, par rapport aux Américains, les participants Japonais ont pu remarquer un plus grand nombre de changement contextuel (voir Figure 4). Ceci rejoint les résultats des études antérieures selon lesquelles les Japonais sont plus sensibles aux informations contextuelles par rapport aux Américains. Deuxièmement, les participants, Japonais ou Américains, ayant subi l’effet d’amorçage avec les images des scènes urbaines japonaises ont eu meilleurs scores dans la tâche d’identifier le changement contextuel, par rapport à ceux dans la condition d’amorçage avec les images des villes américaines. Ceci montre que les conditions visuelles peuvent avoir de l’influence sur notre sensibilité au contexte et sur la façon dont notre attention fait le tri parmi des informations venant de l’environnement. Le résultat suggère qu’il semble exister un processus dynamique sous-jacent à notre attention par le biais duquel l’environnement culturel et physique forge continuellement notre façon de percevoir.
Figure 4. Résultat de l’épreuve d’aveuglement au changement. Cf. Miyamoto et al. (2006).
Remarques
L’implication de ces recherches est de soutenir une forme de relativité culturelle qui est non seulement manifestée dans nos croyances et dans nos pensées, mais, de plus, enracinée dans les processus de cognition, incorporée davantage dans notre capacité de représenter le monde. Tout ceux-ci constituent les traits particuliers de chaque culture et forment la manière unique propre à chacune de s’ouvrir au monde.
Ces démarches de recherche ont sans doute le mérite d’être saluées. Or mon principal souci concerne l’hypothèse et l’étude de Miyamoto, Masuda et Nisbett (2006) en matière de l’impact de l’affordance ou l’environnement physique sur la cognition. Effectivement, étant donné que l’environnement urbain est lui-même le produit de l’activité humaine, la prétendue « affordance » de celui-ci que les chercheurs croient pouvoir façonner de manière ascendante les processus de l’attention est déjà le fruit d’un certain processus descendant. Autrement dit, l’environnement urbain est en effet la projection de notre pensée ou de notre attitude ; il porte l’empreinte de notre esprit, de l’idéalité. Celui-là est un artefact par excellence, dont la forme n’est rien d’autre que le miroir d’un état d’esprit, le reflet d’un mode de pensée et de la volonté.
En voulant mettre en évidence l’impact de l’environnement physique et artificiel sur notre capacité de perception, Miyamoto, Masuda et Nisbett semblent renverser le lien de la cause et de l’effet – ils prennent l’effet pour la cause et inversement. La soi-disant affordance, censée ouvrer de manière continue et inconsciente notre capacité et caractère cognitifs, est effectivement l’œuvre de notre esprit, avant qu’elle ne retourne l’influence à celui-ci. De ce fait, il serait plus juste de dire que, dans ce cas présent, l’environnement artificiel a plutôt pour rôle d’amplification, qui ne fait que renforcer et appuyer une certaine tendance de l’esprit imprimée dans la forme des architectures, dans la configuration d’un espace urbain, et dans la façon dont une ville nous est présentée visuellement. Certes, cette mise en évidence du rôle amplificateur de l’environnement artificiel a un sens révélateur. Mais je crains que la cause profonde de la variation cognitive à l’échelle interculturelle ne se trouve plus justement que dans les processus descendant de l’esprit, dans la pensée, dans les idéologies, dans les valeurs transmisses de génération en génération dans chaque société et dans chaque culture. C’est dans cet espace de vie commune que chacune des cultures a son histoire, c’est-à-dire une organisation temporelle et spatiale formée à partir d’un trait, ou d’un ensemble de traits qui lui sont propres. Cette variation cognitive, cette variabilité attentionnelle, cette culturalité, en tant qu’elles se manifestent dans le monde de l’homme, constituent la variété dans l’humanité universelle. En ce sens la cognition est située. Elle a un caractère, une personnalité. Elle est stylisée comme une œuvre d’art dont la manifestation est autrement riche, autrement opulente.
Ouvrages cités
- Kitayama, S., Duffy, S., Kawamura, T., & Larsen, J.T. (2003). Perceiving an object and its context in different cultures: a cultural look at new look. Psychological Science : a Journal of the American Psychological Society / APS. 14 (3), 201-6.
- Masuda, T., & Nisbett, R.E. (2001). Attending holistically vs. analytically: Comparing the context sensitivity of Japanese and Americans. Journal of Personality and Social Psychology, 81, 922–934.
- Nisbett, R.E., & Miyamoto, Y. (2005). The influence of culture: holistic versus analytic perception. Trends in Cognitive Sciences. 9 (10), 467-73.
- Miyamoto, Y., Nisbett, R.E., & Masuda T. (2006). Culture and the physical environment. Holistic versus analytic perceptual affordances. Psychological Science : a Journal of the American Psychological Society / APS. 17 (2), 113-9.