Personnalité et préférence esthétique

17 septembre 2009 at 09:26 (Esthétique cognitive, Oeuvre d'art) (, )

Utamaro. Trois Beautés de notre temps. Ukiyo-e.

Utamaro. Trois Beautés de notre temps. Ukiyo-e.

Je me suis amusée de faire un test psychologique sur le site de BBC que vous trouverez en cliquant ceci. Le test fait parti, en effet, d’un plus grand projet de recherche mené par Chamorro-Premuzic et ses collègues en 2005-2006 au Royaume-Uni. Le rapport de cette étude est publié en 2008. L’étude a pour objet d’établir le rapport des « cinq traits centraux de personnalité » (Big Five Personality Traits) et du goût pour divers styles artistiques variant de l’impressionnisme à la peinture japonaise. Le test comprend deux parties : la première comprend un test de préférence esthétique et les participants sont invités à noter leur préférence pour 24 tableaux correspondant à six styles artistiques – l’impressionnisme, l’art abstract, l’art japonais, l’art islamique, l’art de Renaissance et le cubisme. Dans la deuxième partie, les participants sont invités à remplir un questionnaire permettant de déterminer le trait de personnalité sous l’angle de Big Five : dont l’ouverture à l’expérience, le caractère consciencieux, l’extraversion, le caractère agréable ou l’agréabilité, le névrosisme ou le neuroticisme. Le résultat montre que le trait ouverture à l’expérience est fortement relaté à la préférence artistique et constitue le profil artistique en général. Les personnes ouvertes à l’expérience ont le score de préférence élevé pour l’art abstract, l’art pop et l’art japonais mais aiment moins les peintures impressionnistes. Au contraste, les personnes à caractère consciencieux semblent moins intéressées par les arts visuels et par les activités artistiques en général. Au niveau du goût, elles n’aiment pas l’art abstract, ni le pop art, mais manifestent la préférence pour les peintures impressionnistes.

Le projet me paraît plutôt intéressant. En revanche, je trouve quelques points faibles dans ce type d’expérience. Premièrement, le choix de style et de catégorie artistique me paraît hasardeux, et l’explication du résultat ne semble fondée sur aucune spéculation théorique et historique de l’art. Certes, Chamorro-Premuzic et ses collègues ont réussi à établir quelques corrélations entre les traits de personnalité et la préférence à certains styles artistiques, par exemple, l’ouverture à l’expérience étant remarquablement corrélée à la préférence esthétique en général, et plus spécifiquement à l’art abstract, au pop art et à la peinture japonaise, mais les explications du pourquoi de ces corrélations me sont suffisamment subjectives, et surtout n’ont rien à voir avec les connaissances qu’on a de l’histoire de art.  Ce que je trouve dommage, c’est que ce type d’expérience aurait pu faire référence à des théories esthétiques, qui peuvent, en effet, y donner une certaine épaisseur spéculative et théorique. Dans le meilleur des cas, la référence à des théories esthétiques peut donner lieu à des dialogues entre les experts de l’art et les psychologues, entre les spéculations artistiques et les conceptions expérimentales, notamment lors de l’apparition d’une certaine discordance entre les résultats empiriques et les théories de l’art.

Prenons un exemple. Chamorro-Premuzic et ses collègues ont trouvé une corrélation positive entre le goût pour l’impressionnisme et la personnalité du type consciencieux, ainsi que la corrélation négative entre le premier et l’ouverture à l’expérience. Cela dit, l’impressionnisme qui était à son origine un mouvement promu par les artistes rebelles est devenu aujourd’hui une forme artistique au goût des personnes qui tendent à défendre l’ordre établi. En effet, l’expérience de Chamorro-Premuzic confirme plutôt mon intuition et probablement l’intuition de beaucoup de monde : l’impressionnisme qui était un programme avant-gardiste il y a plus de deux cents ans a remporté un tel succès social et culturel qu’il est devenu aujourd’hui paradoxalement un repère culturel ou une norme de beauté qui est, en quelque sorte, le refuge des personnes qui cherchent un certain confort esthétique. Je pense que cela pourrait stimuler beaucoup de discussions au sein des théoriciens de l’art et les psychologues. Dans cette perspective, les expérimentations esthétiques ne seront pas seulement de l’ordre de la psychologie expérimentale, mais pourront faire parti d’un plus grand programme qui est celui de la culture.

Deuxièmement, je trouve que la simple corrélation entre la personnalité et la préférence pour certain style artistique ne nous montre qu’une image assez grossière du rapport des processus mentaux et de la préférence esthétique. Quand on tente d’expliquer, de manière plus précise, le pourquoi de cette corrélation, on a en réalité très peu de chose à se dire. Car avec ce genre de test, il y a toujours un risque énorme de confusion quand il existe des facteurs latents et des variables qui n’ont rien à voir avec l’interprétation du résultat. Entre les Big Five et la préférence esthétique, il y a encore beaucoup de choses latentes et inconnues – les rapports, les variables, et les corrélations – qu’on n’a pas encore montrées, démontrées et expliquées. D’ailleurs, le choix des tableaux me paraît quelque peu fluctuant, ce qui me fait penser si la préférence des participants pour les tableaux n’était pas biaisée par les facteurs non contrôlés et également non envisagés par l’expérience. Un exemple très marquant est que le résultat de cette étude montre que les peintures islamiques sont les moins gâtées parmi 24 tableaux. Le tableau le moins aimé est celui d’un artiste anonyme du dix-septième siècle qui met en scène les femmes voilées, portant les costumes traditionnels Shiite à l’époque de Safavid. Une question que je me pose est alors si la perception des participants occidentaux de ce tableau représenté les femmes en niqab n’était pas en réalité influencée par leur attitude vis-à-vis du mouvement intégriste salafiste. Ceci est alors un facteur proprement sociopolitique, et certainement n’a que très peu de rapport avec la personnalité du percevant. Pour exclure les facteurs non révélateurs de la personnalité, l’idéal sera de restreindre le champ d’investigation en établissant les rapports plus directs entre les processus psychologiques et les préférences esthétiques.  De même, le choix des stimuli visuels nécessitera également d’une manipulation plus attentive.

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