La câlinerie du tout petit – Kindchenschema

15 juin 2009 at 10:10 (Perception)

Originairement observé et suggéré par le biologiste autrichien Konrad Lorenz, le Kindchenschema, ou le schéma de nourrisson, une configuration physique prototypique perçue par les adultes comme mignonne ou câline, désigne une série de caractéristiques physiques infantiles, telles que la grosseur de tête, le front haut légèrement en saillie, des grands yeux, les joues poupines bien rondes, petit nez et petit bouche, les extrémités du corps courtes et dodues. Lorenz a remarqué que les êtres humains avaient tendance de prêter attention et  réagir favorablement aux enfants sans défense, et cela est probablement dû à l’effet du schéma de nourrisson.

L’effet d’une certaine morphologie de nourrisson sur les adultes, les femmes en particulier, a été ensuite confirmé par les études scientifiques sur le comportement des êtres humains. Les études montrent que le schéma de nourrisson est d’abord en corrélation positive au degré de l’attention visuelle. Elles montrent que la vue d’un nourrisson active les régions cérébrales (telles que precuneus et sulcus intrapariétal, Leibenluft et al. 2004), impliquées dans les processus de l’attention. Sur le plan affectif, le schéma de nourrisson est perçu comme stimulus positif, en liaison intime avec les jugements de valeur tels qu’être « mignons », « doux », « honnête », et avec les états émotionnels comme « tendresse », « chaleur », etc. (Berry & McArthur, 1985). Sur le plan comportemental, les études montrent que le schéma de nourrisson est corrélatif à la motivation protectrice, nourricière, et au comportement d’apporter des soins (caretaking behavior) de la part des adultes. Une étude récente montre que plus la morphologie d’un enfant correspond au schéma de nourrisson, plus l’enfant a la capacité d’attirer l’attention des adultes, éveiller la motivation altruiste et leur évoquer la disposition affective d’en prendre soin (Glocker et al., 2009a), peu importe s’il existe réellement le lien de sang entre l’enfant et l’adulte. Cette tendance à prêter attention et à apporter des soins au tout petit est plus forte chez les femmes que chez les hommes (Glocker et al., 2009a).

Les mécanismes neurobiologiques sous-tendant la perception du schéma de nourrisson sont également identifiés récemment par l’équipe de recherche dirigée par Melanie Glocker et Norbert Sachser (Glocker et al., 2009b). Ils montrent que, chez les adultes, la vue d’un nourrisson active le centre de récompense dans le cerveau, plus précisément, le noyau accumbens. Cette région est depuis longtemps identifiée comme le centre du plaisir dans notre cerveau, impliqué dans la sensation de bien-être et dans le sentiment de bonheur. Il est également connu pour son rôle de médiateur dans les comportements à la recherche de  la récompense.

Le résultat de ces recherches dévoile le secret de notre comportement de prévenance vis-à-vis des enfants enraciné dans l’implantation du cerveau. Du point de vu évolutionniste, le nourrisson représente un stimulus biologiquement pertinent pour les membres de l’espèce en termes du succès de reproduction et de la survie de l’espèce. Il est donc d’une grande importance pour les parents à prêter attention au nourrisson et y apporter des soins nécessaires. Le fait que le cerveau humain, notamment celui des femmes, réagit en priorité et en favoris à l’image de bébé rejoint les observations des scientifiques de l’émotion selon lesquelles il existe un lien direct biologiquement fondé entre les caractéristiques physiques du stimulus visuel et les états émotionnels. Effectivement, du point de vue de l’évolution du cerveau et du comportement humain, il est d’une grande importance à prêter attention aux stimuli de haute pertinence biologique et adopter une stratégie comportementale appropriée au bien-être et à la survie de l’espèce. Il s’agit de comprendre comment le cerveau est programmé de manière à traiter certains types de stimulus en priorité en les associant à certains types de comportement.

Références:

Berry, D. S., & McArthur, L. (1985). Some components and consequences of a babyface. Journal of Personality and Social Psychology, 48, 312–323.
Brosch, T., Sander D., & Scherer, K. R. (2007). That baby caught my eye… attention capture by infant faces. Emotion. 7 (3), 685-9.
Glocker, M. L., et al. (2009a). Baby Schema in Infant Faces Induces Cuteness Perception and Motivation for Caretaking in Adults. Ethology. 115 (3), 257-263.
Glocker, M. L., et al. (2009b). Baby schema modulates the brain reward system in nulliparous women. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America. 106 (22), 9115-9.
Leibenluft, E., Gobbini, M. I., Harrison, T., & Haxby, J. V. (2004). Mothers’ neural activation in response to pictures of their children and other children. Biological Psychiatry, 56, 225–232.

3 commentaires

  1. G.F a dit,

    Bonjour,

    J’aurais eu une question à ce propos: pensez-vous que la façon dont la pub et l’industrie du divertissement utilisent à fond cet “effet poupon” (avec par exemple, une multiplication de visages style manga qui présentent les caractéristiques que vous avez énumérées, ou tout simplement une multiplication des photos de nourrissons sur les affiches), puisse finalement provoquer une banalisation de ce stimulus privilégié, et, peut-être, un affaiblissement de l’instinct protecteur, par effet d’habitude?

    • neuroesthetique a dit,

      Bonjour,
      Très bonne question ! Effectivement, notre cerveau n’est pas programmé pour fonctionner dans une société de média de masse. L’environnement auquel il est exposé aujourd’hui est apparemment très différent de celui de notre ancêtre. L’impact de l’exposition répétitive de nos dispositions sensorielles et de notre cerveau à certains types de stimulus sensoriel dans le quotidien mérite certainement une attention critique.
      En revanche, je remarque que, dans la société française, l’image du poupon est tout de même beaucoup moins exploitée que celle de femme, par rapport à des sociétés de l’Asie Pacifique, telle que Japon, Corée du sud et Taiwan. Moi-même j’ai parfois du mal à comprendre pourquoi ce phénomène de bébé folie prolifère dans tous les coins de ces pays qui connaissent pourtant depuis des années et des années la baisse du taux de fécondité très critique, tellement qu’on a de quoi s’inquiéter. Pour info, dans ces pays, à la différence de la Chine, les femmes n’ont jamais connu la fameuse politique de l’enfant unique telle qu’elle est appliquée dans le pays du Président Mao, la réduction du nombre d’enfant étant un choix volontaire. Comment interpréter alors le phénomène de « kawaii » dans les mangas, et dans les médias japonais? Peut-on dire qu’il s’agit de la manifestation d’un désir refoulé d’une société collective, notamment celui des femmes ? Ou bien c’est la manifestation du désir des adultes qui se prétendent enfant éternel, en refusant l’idée de grandir ? Je pense que toutes ces questions se posent autant sur la société que sur le cerveau. Par ailleurs, je suis tout de même très curieuse de savoir si l’on peut être étouffé par l’image du bébé. Ou plus précisément, une femme peut-elle finir par s’écoeurer à force du bombardement répétitif des images du bébé ? Est-ce que le phénomène d’inhibition s’applique aussi à la vue répétitive du schéma de poupon ? Et pour cause, l’appétit de câlinerie des adultes va-t-il à la basse? Je ne peux pas donner de réelle réponse. Mais selon ce que me dit mon petit doigt, je vais parier que non. Le lien femme-enfant est un lien très fort et très solide, et je pense qu’il est prêt à passer toutes les épreuves, y compris celle du média.

  2. G.F a dit,

    Merci une fois de plus pour cette réponse nourrie.

    (J’aurais bien aimé assister à votre soutenance mais au dernier moment j’ai pas pu. J’espère que ça c’est bien passé).

    C’est vrai qu’il y a une différence entre l’occident et l’Asie de ce point de vue: j’ai visité la Corée et j’ai été frappé par cette place du bébé dans l’imaginaire. Quand aux effets de l’image, effectivement, il est peu probable qu’ils se reportent directement de la représentation à l’être…

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