Perceptual fluency
Pour citer cet ouvrage :
Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.
♣ ♣ ♣
Nous définissons la facilitation perceptive (perceptual fluency) comme phénomène qui marque la co-apparition du stimulus sensoriel et du sujet percevant. Elle est associée à la métacognition et à la préférence perceptive. Les chercheurs ont d’ailleurs observé leur possible effet sur le plaisir esthétique, en particulier, sur le sentiment du beau, puisqu’elle est davantage inductrice de l’émotion positive, consécutive à l’évaluation d’un stimulus perceptif. Les études menées par Piotr Winkielman et ses collègues montrent que la facilitation de traitement cognitif, au niveau conceptuel aussi bien que perceptuel, peut être la source de certaines préférences esthétiques et du plaisir esthétique. En effet, les recherches sur la corrélation entre facilitation de traitement visuel et sentiment esthétique peuvent être vues comme réinterprétation partielle de la Critique de la faculté de juger et comme efforts à assigner au sentiment de beau et d’aisance la fonction métacognitive. Effectivement, dans la thèse kantienne, le sentiment de beau est vu comme produit de l’accord de l’activité des facultés de connaître, comme libre jeu de l’entendement et de l’imagination. La contemplation esthétique présente pour Kant les caractères du jeu : (1) la gratuité : la contemplation esthétique n’a autre but que le plaisir qu’elle procure ; (2) la futilité : c’est une activité sans conséquence et sans gravité ; (3) la facilité : c’est une activité de grande simplicité, qui se fait sans peine et sans effort. Les deux premiers constituent ce que Kant appelle le caractère « désintéressé » du jugement esthétique, alors que le troisième est lié au processus de traitement perceptif et conceptuel. Ce sentiment de facilité est une étiquette qui marque une expérience subjective d’aisance liée à l’activité des facultés de connaître. Dans le cas de perception, elle est associée à la facilitation perceptive d’un objet. Pour la vision, il s’agit donc de la facilitation visuelle. De nombreux travaux de recherche ont été réalisés afin de tester l’expérience subjective d’aisance liée à la facilitation de traitement cognitif[1]. Cette sensation d’aisance est en outre envisagée comme processus sous-jacent de l’expérience esthétique[2]. Selon des expériences réalisées par Winkielman et ses collègues, elle est étroitement liée à la préférence et au goût, ayant une influence non négligeable sur la prise de décision des individus[3].
Notre étude se propose d’abord d’introduire la conception de la facilitation de traitement perceptif, plus spécifiquement, la facilitation visuelle, ainsi que les études psychologiques et esthétiques qui abordent le sujet du rapport de la facilitation visuelle et du sentiment de beau. D’après cette conception, certains états affectifs, tels que la surprise, l’étonnement, le choc, le sentiment de familiarité, d’ennui, de facilité ou de difficulté, sont consécutifs et aussi indicatifs de l’état de fonctionnement cognitif du sujet. Ils indiquent l’état de l’ensemble de traitements cognitifs, à la fois sensori-moteurs et conceptuels. Ils forment les jugements métacognitifs en fonction de ces états. Nous avons ainsi le terme « facilitation de traitement » (processing fluency) qui englobe à la fois la facilitation ayant lieu aux processus de traitement de bas niveau - la facilitation perceptive - et celle qui a lieu aux processus de traitement de haut niveau, la facilitation conceptuelle (conceptual fluency)[4].
Un travail en vue de définir les variables de la facilitation visuelle est nécessaire pour comprendre le lien entre les processus dynamiques de traitement visuel et le sentiment de beau. L’importance demeure dans la possibilité d’établir un modèle d’appraisal incarnée, ayant pour fonction d’évaluer les aspects perceptifs de l’interaction entre objet esthétique et sujet contemplatif. Cependant, nous ne prétendons pas que l’idée de la facilitation perceptive puisse expliquer l’expérience esthétique dans son intégralité. Nous n’avons pas l’intention d’aller jusqu’à dire que tout ce qui est facile est beau. Nous prétendons seulement que la facilitation est une condition nécessaire et non suffisante au beau. Au cours de l’analyse, nous prêterons également un regard critique sur la notion d’aisance et de facilitation. Nous réfléchirons aussi à la question « pourquoi les œuvres ne se conformant pas à l’idée de facilitation visuelle peuvent-elles également être l’objet de notre expérience esthétique ? ». Notre but est d’attribuer à la facilité et à la difficulté visuelle le rôle de déterminer le sentiment de beau et de sublime. Grosso modo, nous pensons que ce qui est visuellement facilitateur est une condition du beau, alors que ce qui est difficile visuellement serait jugé laid ou sublime si la difficulté visuelle est mélangée à un certain degré de plaisir que Burke appelle délice. Le sublime ne se présente pas seulement comme une forme de satisfaction esthétique ; il est un plaisir paradoxal, situé à la frontière de la beauté et de la laideur. Or, le sublime n’est pas laid ; il est le beau dans la laideur. À la différence du beau, qui est l’état d’harmonie et d’accord entre les facultés de connaître, le libre jeu de l’entendement et de la présentation, caractérisées par cette sensation d’aisance et de liberté consécutive de la facilitation cognitive, le laid est constitué des formes visuelles qui, au lieu de faciliter la connaissance visuelle, l’incommodent. Le laid se caractérise souvent par des formes qui causent la gêne et l’indisposition visuelle. Quant au sublime, nous disons qu’il a toujours quelque chose de beau caché dans les mauvaises formes. Le sublime est un sentiment métissé. L’appraisal du sublime en est ainsi.
Le plaisir esthétique comme métacognition des processus cognitifs
Les études menées par Piotr Winkielman nous fournissent les réflexions sur la nature du rapport entre processus de traitement perceptif et plaisir esthétique[5]. L’argument de Winkielman se résume comme le suivant :
Le plaisir esthétique est un produit dérivé des processus de traitement perceptif. Winkielman le définit comme une sorte d’émotion positive liée aux phénomènes de préférence et de goût au sens général. Dans cette perspective, l’émotion positive et la préférence sont considérées comme porteurs des informations métacognitives ayant pour fonction de signaler la facilitation ou non de l’opération cognitive ou perceptive. C’est-à-dire, plus le traitement cognitif et perceptif est facile, plus l’objet du traitement suscite l’émotion positive, plus il est senti comme agréable et préférable. Ce système métacognitif est programmé pour notre architecture cognitive afin de surveiller l’état de l’opération de traitement de l’information, aussi bien au niveau sensori-moteur que conceptuel. Il s’agit d’une opération réflexive ayant pour objectif de se tenir au courant des ressources cognitives de la conscience opérante et de déterminer si l’objet est approprié pour le traitement en question. La métacognition est, d’après le modèle de Winkielman, définie comme un système associé fonctionnellement au système affectif dans son opération. La détermination d’un objet approprié ou non pour notre système de traitement de l’information se passe d’abord par un processus d’évaluation dont le résultat serait étiqueté en fonction de sa qualité hédonique, et puis rapporté au système motivationnel pour enfin susciter le comportement adapté à la situation. À proprement parler, le plaisir esthétique est considéré comme étiquette affective de la facilitation perceptive liée à la préférence et au comportement d’approche à un objet. Étudier les mécanismes impliqués dans le marquage métacognitif de la facilitation perceptive et le jugement de préférence est ainsi envisagé selon Winkielman comme une méthode qui nous permettra d’identifier les processus fondamentaux qui sous-tendent l’expérience esthétique.
Winkielman appelle cette approche « modèle de facilitation hédonique » (hedonic fluency model)[6], dont l’idée fondamentale est que le signal métacognitif portant les informations concernant l’état du traitement cognitif est étiqueté par le plaisir/déplaisir. L’enjeu de cette approche est de vouloir trouver les déterminants de la facilitation perceptive, qui sont, pour prendre les termes de Kant, les variables qui conduisent au fonctionnement harmonieux des facultés de connaître. La facilitation perceptive repose sur deux pôles du traitement de l’information : le pôle subjectif et le pôle objectif. Pôle subjectif, la facilitation perceptive a davantage affaire à l’expérience antérieure et à l’histoire de l’apprentissage de l’individu. De nombreuses études ont été réalisées afin de tester le lien de la facilitation perceptive à la durée de l’exposition au stimulus et notamment à l’« effet de simple exposition (mere exposure effect) »[7]. Ces études ont montré que la préférence pour un stimulus est en corrélation positive avec la répétition (effet de simple exposition) et la durée de l’exposition. Les chercheurs proposent l’idée que l’effet de simple exposition est causé par la modification de l’histoire de l’apprentissage de l’individu qui a certainement pour effet d’évoquer le sentiment de familiarité qui conduit éventuellement à la facilitation perceptive. Pôle objectif, la facilitation perceptive est déterminée par certaines caractéristiques du stimulus, telles que le contraste figure/fond, la symétrie, la complexité et la clarté[8]. Ces variables, objectives ou subjectives, agissant sur la facilitation perceptive et sur la préférence, sont considérées comme déterminantes du plaisir esthétique[9].
Les conditions de facilitation visuelle comme critères de l’appraisal incarné
Soulignons que le sentiment de beau est distingué par une sensation de liberté (libre jeu) et de maîtrise de la situation. Toutes les caractéristiques de l’objet qui répondent à l’exigence de la conscience percevante seront être jugées métacognitivement comme faciles et étiquetées par une émotion positive, par un sentiment d’aisance, de liberté ou de plaisir. Autrement dit, lorsque la situation objective est concordante aux principes a priori, nous ne ressentons plus aucune contrainte, ni aucun obstacle pour la conscience opérante. Dès lors, une sensation de pouvoir et de liberté est née. Notre perception entre alors dans un libre jeu avec l’objet conformant aux normes de la conscience opérante. À proprement parler, l’expression du beau représente la création de ces conditions de la facilitation perceptive dans l’œuvre. Nous avons ici, dans l’expérience de beau, une conscience opérante et évaluatrice. C’est donc le thème central qui occupe les travaux de Winkielman visant à établir le lien entre évaluation et facilitation perceptive. Celle-ci est un facteur métacognitif qui constitue la métacognition surveillant l’état de l’opération mentale. La tâche de la métacognition est de déterminer si une opération cognitive est en bon état de marche, si la tâche est facile ou difficile, si l’objet de traitement est adéquat ou non et si le sujet dispose de la capacité ou des ressources cognitives suffisantes. Un état motivationnel ou une disposition de préparation à l’action est toujours relié(e) fonctionnellement à ces processus d’appraisal et de métacognition.
Par ailleurs, nous avons indiqué antérieurement que l’ordre créé dans l’œuvre n’est rien d’autre que l’empreinte de l’exigence de la conscience percevante, la matérialisation des principes a priori de la perception et aussi la réalisation de la finalité subjective. La tâche d’établir un modèle d’appraisal esthétique consiste à traduire cette finalité subjective abstraite par un ensemble de conditions concrètes qui constituent la facilitation visuelle. Plus précisément, ces conditions de la facilitation visuelle constitueront les critères de l’appraisal incarnée ayant pour fonction d’évaluer la valeur hédonique (le beau et le plaisir) des œuvres d’art. Nous proposons d’abord quelques critères reposant sur le principe de la visibilité, puisque tout ce qui rend l’acte de voir facile est aussi la condition optimale de la visibilité. Notre idée est que les critères s’appuyant sur le principe de visibilité satisfont les conditions de la facilitation perceptive et la finalité subjective du jugement esthétique et pourront éventuellement servir pour évaluer la qualité hédonique d’un objet dit beau. Les conditions qui contribuent à la visibilité que nous allons étudier sont alors les suivantes : (1) la luminosité ; (2) le contraste clair-obscur ; (3) le contour bien défini ; (4) la séparation figure-fond ; (5) la bonne Gestalt (forme) ; (6) la composition centrée ; (7) la verticalité et l’horizontalité. Le modèle d’appraisal esthétique inclut ces critères pour démontrer la fabrique des propriétés esthétiques et évaluatives de l’expérience de l’art. Signalons que cette liste de conditions de visibilité est exemplaire seulement pour son objectif heuristique. La liste des variables de la facilitation visuelle est à enrichir par des efforts spéculatifs et expérimentaux à compter de celui-ci.
Difficultés perceptives ?
Avant d’entrer dans les détails du modèle d’appraisal esthétique, nous voulons cependant faire une remarque sur le présupposé des études réalisées dans le contexte de la facilitation perceptive. En effet, cette approche a un défaut : au lieu de prendre en compte la complexité des phénomènes esthétiques, les chercheurs intéressés par la question du rapport entre le plaisir esthétique et la facilitation perceptive ont plutôt tendance à réduire les phénomènes esthétiques à la simple idée de beauté et au plaisir dans un monde ordonné. Ainsi, les variables et les caractéristiques associées à la facilitation perceptive, telles que la familiarité, le contraste figure/fond, la clarté, la symétrie et la complexité, sont en réalité conformes aux critères de la beauté classique, qui consistent à imposer une certaine idéalité de l’ordre dans la perception esthétique. Il existe cependant des phénomènes esthétiques qui ne s’expliquent pas par la facilitation visuelle. Par exemple, nous ne pouvons pas expliquer, en termes de la facilitation visuelle, des phénomènes du sublime, des styles romantiques et avant-gardistes. Selon notre observation du phénomène de sublime, ce sont plutôt la transgression des principes classiques, la démesure, le mouvement, la force vitale allant parfois jusqu’à la violence, qui priment sur l’ordre, sur la mesure et sur la facilitation visuelle. Une certaine sensation de gêne et de difficulté visuelle est souvent rencontrée dans ces phénomènes de sublime. En effet, il suffit de faire un tour au Louvre, au Centre Pompidou, au Musée d’Orsay pour être surpris de voir le nombre d’œuvres que nous admirons et apprécions bien que leur constitution formelle transgresse largement la notion de la facilitation visuelle et l’idée d’ordre et de mesure.
Curieusement, les scientifiques ne prêtent que très peu d’attention aux phénomènes de sublime. Certes, il y a dans notre esprit une tendance à apprécier les objets visuellement faciles et familiers. Cela n’explique cependant pas l’aptitude de l’esprit dans sa globalité. Car autant l’esprit trouve le repos dans le facile et salue la facilitation, autant il cherche le défi et le difficile. C’est la raison pour laquelle, hormis la familiarité et la facilitation, nous apprécions aussi les objets visuellement difficiles, nouveaux, inconnus, mystérieux. Ce qui nous trouble visuellement mais qui nous apporte la satisfaction, c’est le délice, le sublime. La frontière entre le laid et le sublime est parfois difficile à définir. Quelle que soit notre préférence, il est plus facile d’arriver à un consensus sur ce qui est beau, alors que pour ce qui est sublime, il existe plus de désaccords. Parce que le sublime est parfois jugé comme laid, comme horreur, comme terrible. La problématique du sublime est loin de pouvoir être résumée en quelques mots. Le sublime est plaisir dans la souffrance, dans le difficile, dans l’affolement. Il est plaisir négatif, alors que le beau est le plaisir pur qui nous épanouit dans sa pleine positivité. L’amour pour le sublime, observé dans l’ouvrage de Burke et dans la Critique de la faculté de juger, représente la tendance obscure de l’esprit qui a attiré une grande attention des Romantiques et occupe une place centrale dans les courants artistiques contemporains. Afin de rendre compte de ce phénomène paradoxal dans son aspect empirique et expérimental, nous proposons que les études scientifiques sur les émotions négatives, telles que la peur et la mélancolie, et les études sur la représentation motrice du cerveau pourront avoir part à la compréhension de ces phénomènes. Nous pensons que le sentiment de sublime est d’emblée une émotion mixte, combinant des éléments positifs, le plaisir, par exemple, et des éléments négatifs tels que la tristesse, la peur, ainsi que la gêne et la frustration d’origine métacognitive liée à la difficulté de traitement du stimulus visuel.
[1] Cf. Piotr Winkielman & John T. Cacioppo (2001). Mind at ease puts a smile on the face: Psychophysiological evidence that processing facilitation leads to positive affect. Journal of Personality and Social Psychology, 81, 989-1000.
[2] Cf. Rolf Reber, Norbert Schwarz & Piotr Winkielman (2004), op. cit.
[3] Cf. Piotr Winkielman, Norbert Schwarz, Tedra A. Fazendeiro & Rolf Reber (2003). The hedonic marking of processing fluency: Implications for evaluative judgment. In: J. Musch & K. C. Klauer (éds.), The psychology of evaluation: Affective processes in cognition and emotion. Mahwah (N.J.), Lawrence Erlbaum Associates, pp. 189-217 ; Piotr Winkielman & Kent C. Berridge (2003). Irrational wanting and sub-rational liking: How rudimentary motivational and affective processes shape preferences and choices. Political Psychology, 24, 657-680.
[4] Cf. Piotr Winkielman, Norbert Schwarz, Tedra A. Fazendeiro & Rolf Reber (2003), op. cit.
[5] Cf. Rolf Reber, Norbert Schwarz & Piotr Winkielman (2004), op. cit.
[6] Cf. Piotr Winkielman, Norbert Schwarz, Tedra A. Fazendeiro & Rolf Reber (2003), op. cit.
[7] Cf. Robert F. Bornstein (1989). Exposure and affect: Overview and meta-analysis of research, 1968-1987. Psychological bulletin, 106(2), 265-289 ; Robert B. Zajonc (1980). On the primacy of affect. American Psychologist, 39, 117-123; Robert B. Zajonc (2000), op. cit.
[8] Cf. Rolf Reber, Norbert Schwarz & Piotr Winkielman (2004), op. cit.
[9] Cf. Rolf Reber, Norbert Schwarz & Piotr Winkielman (2004), op. cit.
© Lihsiang Hsu 2009