Les neurones miroirs et la compréhension de l’action d’autrui
Pour citer cet ouvrage :
Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.
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La fonction communicative des mouvements corporels et des représentations motrices a été observée d’abord par Charles Darwin et étudiée largement par les psychologues de l’émotion. Il existe à présent une abondance de littératures sur ce sujet. La découverte des « neurones miroirs » (mirror neurons) chez des macaques par les neurologues italiens, sous la direction de Giacomo Rizzolati, nous fournit, par ailleurs, la base neurale de ce mécanisme communicatif de l’émotion par le biais de la représentation motrice[1]. Les chercheurs italiens ont identifié des neurones miroirs dans l’aire F5 du cortex frontal inférieur - aussi connu sous le nom du cortex prémoteur, dont le rôle est de planifier et d’organiser le mouvement - et dans l’aire PF/PG du cortex pariétal inférieur du macaque. Ils s’activent non seulement lorsque le singe individu exécute lui-même une action, mais aussi lorsqu’il observe un autre individu exécuter la même action. Ainsi des neurones miroirs s’activent quand le singe saisit un objet donné, ou lorsqu’il voit l’expérimentateur saisir le même objet. L’existence d’un tel système de neurones miroirs dans le lobe frontal inférieur et dans le lobe pariétal postérieur des sujets humains a aussi été confirmée par des données neurophysiologiques. Les études d’imagerie cérébrale ont apporté de solides arguments en faveur de l’existence, dans le cerveau des primates, d’un lien direct entre action (du sujet) et observation (de l’action d’autrui). Chez le sujet observant, des neurones miroirs constituent un mécanisme de transfert qui projette une description de l’action d’autrui, élaborée à l’origine dans les aires visuelles, vers les zones motrices. Sans exécuter l’action, le cerveau de l’observateur engendre une simulation motrice de la personne observée en train de faire quelque chose. Selon l’interprétation des chercheurs italiens, l’activité des neurones miroirs constitue un mécanisme de résonance motrice entre les mouvements d’un sujet en action et le répertoire moteur de l’observateur. Autrement dit, l’exécution d’une action et l’observation de la même action chez autrui partagent en réalité la même base neuronale et se soumettent à la même règle fonctionnelle. De sorte que, sur le plan neural, l’action d’autrui et mon action sont originairement inséparables - l’action d’autrui n’est, en réalité, que mon action objectale. Plus radicalement parlant, la représentation d’autrui en moi est dans sa source fusionnée à l’image de moi. Autrui n’est finalement qu’un moi objectal, mon reflet dans le miroir. De là le qualitatif « miroir » : les neurones dans le cerveau du sujet qui observe s’activent en même temps que le même groupe de neurones de la personne en action et observée par celui-là.
La fonction des neurones miroirs fait l’objet de diverses études. En fait, il se peut que leur fonction ne soit pas unique. De multiples hypothèses ont été avancées. Vittorio Gallese donne un nom afin de désigner la fonction motrice et somatosensorielle des neurones miroirs : la « simulation incarnée » (embodied simulation). La simulation incarnée constitue un mécanisme crucial dans la cognition sociale, plus précisément, dans la compréhension interpersonnelle des phénomènes associés étroitement aux représentations motrices, comme l’action, l’intention et l’émotion d’autrui. Il est impliqué dans la compréhension de l’émotion d’autrui, dans le fait de ressentir l’état affectif de l’autre. Les scientifiques suggèrent notamment que la représentation motrice des primates contribue à la communication intersubjective ainsi qu’à la cognition sociale. D’après Rizzolati et Gallese, pour reconnaître l’action et l’intention de l’autre, l’activation de notre système moteur est une condition nécessaire. L’implication du système moteur nous donne la signification et le pourquoi de l’action, et non seulement la description des aspects visibles du mouvement donnée par la simple observation visuelle. En effet, la signification de l’action ne peut être obtenue que si l’action observée est enregistrée dans le système moteur de l’observateur, comme si c’était son propre mouvement. L’activation du système miroir est ainsi essentielle pour donner à l’observateur une compréhension réelle et expérientielle de l’action qu’il voit. Il peut donc être conçu comme celui qui donne à notre expérience visuelle une certaine épaisseur, une profondeur, dans laquelle l’action que je vois n’est pas seulement transcrite en moi comme une représentation visuelle, mais inscrite en moi comme vécu. Elle est incarnée en moi, inscrite dans mes os, et se présente en moi comme faisant partie de ma chair. Autrement dit, par l’intermédiaire du système miroir et à travers la transformation d’une information visuelle à la représentation motrice, je vis l’action d’autrui comme je vis la mienne, et non seulement la vois. À l’appui du système miroir et de la représentation motrice partagée, nous vivons réellement dans un espace « nous-centré » (we-centric space)[2], un espace d’action que nous partageons avec autrui. C’est également un espace vécu avec autrui, puisqu’en observant son action, une représentation spatiale centrée sur son point de vue résonne automatiquement en moi. Ainsi, je prends le point de vue de l’autre sans effort et de manière intuitive, sans me rendre compte. Le point de vue d’autrui et le mien sont, sur le plan neural, originairement non séparés, unis sur le même cadre de référence nous-centré. Dans cet espace nous-centré, partagé intersubjectivement, l’autrui n’est plus à l’autre bout de mon regard, il est en moi. Dans ce sens, la simulation incarnée se présente comme un mécanisme de l’esprit qui inscrit l’expérience visuelle dans le corps et qui la revêtit d’une essence charnelle.
[1] Cf. Giacomo Rizzolatti et al. (1996). Premotor cortex and the recognition of motor actions. Cognitive brain research, 3 (2), 131-142 ; Giacomo Rizzolatti et al. (1996). Action recognition in the premotor cortex. Brain. 119 (2), 593-610.
[2] Cf. Vittorio Gallese (2007). Embodied simulation: from mirror neuron systems to interpersonal relations. Novartis Foundation symposium, 278, 3-12.
[3] Cette hypothèse est désormais avancée par Rizzolati et Gallese. Voir Cinzia Di Dio, Emiliano Macaluso & Giacomo Rizzolatti (2007). The golden beauty: brain response to classical and renaissance sculptures. PLoS ONE, 2(11), e1201; Vittorio Gallese & David Freedberg (2007). Motion, emotion and empathy in esthetic experience. Trends in cognitive sciences, 11(5), 197-203; Vittorio Gallese & David Freedberg (2007). Mirror and canonical neurons are crucial elements in esthetic response. Trends in cognitive sciences, 11 (10), 411.
© Lihsiang Hsu 2009
Des « sentiments d’arrière-plan » selon Antonio Damasio
Pour citer cet ouvrage :
Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.
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Damasio distingue deux sortes de perception de l’état interne du corps. Un premier type repose sur les émotions proprement dites, dont les plus universelles sont la joie, la tristesse, la colère, la peur et le dégoût, les émotions dites « primaires » ou « de base » (basic emotions). Elles correspondent à des états du corps largement préprogrammés pour fin de préparer l’action de l’organisme face à une situation urgente, ainsi que d’assurer la survie. Lorsque l’état corporel se conforme à un état de l’une de ces émotions, l’organisme se sent heureux, triste, en colère, effrayé, dégoûté, etc. Un deuxième type de perception de l’état du corps repose sur de subtiles sensations que Damasio appelle le « sentiment d’arrière-plan », qui est la perception de l’état d’existence du corps. Le sentiment d’arrière-plan est discret et subtile ; plutôt qu’à un état émotionnel proprement dit, il ressemble à un état de fond, à un arrière-fond, au plan le plus éloigné de notre perception. Autrement dit, il ne s’agit pas de ressentir une grande émotion de tristesse ou de joie, mais plutôt de percevoir un « niveau minimal de tonalité et de rythme. En fait, il s’agit de la perception de la vie elle-même, de la sensation d’être[1]. » À proprement parler, les états d’arrière-plan du corps sont moins explicites et relativement peu variés par rapport à ceux des émotions proprement dites. Ils constituent pourtant le véritable fondement de la conscience de soi, de son existence, du moi, comme les décrit Damasio :
Ils ne sont jamais trop positifs, ni trop négatifs, bien qu’ils puissent être perçus surtout comme plaisants ou déplaisants. Selon toute vraisemblance, c’est cet état d’arrière-plan plutôt que des états émotionnels que nous percevons le plus souvent au cours d’une vie. Nous ne sommes conscients de cette perception d’un arrière-plan que de façon subtile, mais nous en sommes néanmoins suffisamment conscients pour rapporter instantanément sa qualité.
[...]
J’avance ici l’idée que, sans cette perception, nous ne pourrions avoir aucune représentation de notre « moi »[2].
À la différence des émotions explicites, les sentiments d’arrière-plan sont présents dans notre esprit de manière continuelle, quoique implicites et souvent à l’insu du sujet. Par ailleurs, certaines sensations de l’arrière-plan constituent de subtiles variations par rapport aux émotions explicites, par exemple, « l’euphorie et l’extase sont des variations par rapport à la joie ; la mélancolie et le désenchantement sont des variations par rapport à la tristesse ; la panique et la timidité sont des variations par rapport à la peur[3]. » Les émotions proprement dites ont souvent un objet explicite et une cause externe, par exemple, la présence d’un ours dans la forêt qui évoque la peur, l’attaque de l’ennemie et l’intimidation de l’autre nous provoque la colère, etc., alors que les sentiments d’arrière-plan n’ont souvent ni objet, ni cause externe qui y sont associés. C’est juste un état adjoint à la perception intéroceptive du soi, n’ayant pas de rapport apparent aux événements externes quelconques. La représentation de soi dans le cerveau n’est qu’implicite, fondée sur les configurations neurales non conscientes visant ce que nous appelons le corps propre.
Damasio utilise d’ailleurs la métaphore « partition d’orchestre[4] » pour élucider la nature de l’esprit composé de l’ensemble de flux mentaux d’image, qui peuvent être à la fois affectifs, cognitifs, factuels et évaluatifs, comme la décrit Damasio :
Il peut être utile de considérer le comportement de l’organisme comme l’exécution d’un morceau orchestral dont on est en train d’inventer la partition au fur et à mesure. Tout comme la musique que vous entendez est le résultat d’un certain nombre d’instruments jouant ensemble et en mesure, le comportement d’un organisme est le résultat de plusieurs systèmes biologiques jouant de façon concomitante. Les différents groupes d’instruments produisent différentes sortes de sons et exécutent différentes mélodies. Ils peuvent jouer continûment tout un morceau durant, ou s’absenter de temps à autre, parfois pendant un certain nombre de mesures. Il en va de même pour le comportement d’un organisme. Certains systèmes biologiques produisent des comportements qui sont présents continûment, alors que d’autres produisent des comportements qui peuvent être présents ou non à un moment donné.
[...]
Il y a, bien entendu, des parties musicales pour l’état correspondant à l’éveil et qui consiste à former continuellement des images, comme pour la représentation des objets, événements et termes spécifiques qui les dénotent ; il y a aussi une partie pour les sentiments des différentes émotions que manifeste l’organisme. Mais il y a une autre partie dans la partition d’orchestre interne pour laquelle il n’y a pas de contrepoint externe précis : cette partie est le sentiment de soi, la composante cruciale de n’importe quelle notion de conscience[5].
La métaphore de partition d’orchestre désigne ainsi la nature de la conscience comprenant divers comportements, tels que l’orientation de l’attention, la formation de l’image du monde, la présence des émotions, la manifestation du sentiment de soi, qui, ensemble, exécutent parallèlement des fonctions vitales dans l’individu.
[1] Antonio R. Damasio (1994), op. cit., p.195.
[2] Antonio R. Damasio (1994), op. cit., p.195-196.
[3] Antonio R. Damasio (1994), op. cit., p.195.
[4] Antonio R. Damasio (1999), op. cit., p.116-126.
[5] Antonio R. Damasio (1999), op. cit., p.117-119.
© Lihsiang Hsu 2009