Esthétique expérimentale – l’approche de D. E. Berlyne

23 octobre 2008 at 09:24 (Esthétique cognitive, Thèse - Le visible et L'expression) (, , , , , )

Pour citer cet ouvrage :

Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.

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Figure 1. Modèle de la fonction « U-inversé » de D. E. Berlyne
Figure 1. Modèle de la fonction « U-inversé » de D. E. Berlyne

Arnheim a lancé la problématique de l’expressivité perceptive sans cependant avoir cherché plus loin pour nous donner les réponses propices. Une des causes se trouve dans la contrainte méthodique de la Gestalt-théorie qui est avant tout une approche de la perception et non celle de l’affectivité. L’approche Gestaltiste ne nous permet pas de comprendre le contenu émotif d’une création et d’une expression artistique. Effectivement, pour comprendre les sentiments esthétiques exprimés dans la forme picturale, il nous faudra une approche qui permette de comprendre la nature de l’émotion et son rapport à la forme. Daniel E. Berlyne, le pionnier le plus influent de l’approche dite « esthétique expérimentale » (experimental aesthetics), a abordé ce sujet en termes d’activation physiologique (arousal) et de valeur hédonique du stimulus visuel. L’approche de Berlyne prend appui sur la conviction dans la possibilité de pouvoir mesurer scientifiquement les caractéristiques physiques du stimulus et les aspects physiologiques du sentiment subjectif nommé plaisir (esthétique). Il a réalisé de nombreux travaux afin de mettre en évidence la relation corrélative entre l’expérience subjective du plaisir, ou de la préférence esthétique, et des caractéristiques physico-perceptives du stimulus telles que la nouveauté, la complexité, l’incongruité. Il cherchait à démontrer empiriquement la relation entre l’activation physiologique chez un sujet percevant et les propriétés géométriques et formelles d’un objet perçu. Selon lui, le plaisir esthétique n’est qu’une réaction physiologique déclenchée par certaines propriétés du stimulus. Le goût, ou la préférence esthétique, n’est qu’une manifestation de ce lien hédonique entre l’expérience subjective et son corrélat, l’objet de celle-ci. Dans cette perspective, le plaisir esthétique est conçu comme étant mesurable par rapport au niveau d’activation physiologique et corrélatif aux caractéristiques de l’objet.

Berlyne n’est cependant pas la première personne à aborder le sujet d’esthétique expérimentale. Son instigateur est Gustav Theodor Fechner, philosophe et psychologue allemand, qui a sollicité, un siècle plus tôt, une science psychophysique, qui visait à mesurer empiriquement les phénomènes psychologiques. Il a distingué entre esthétique philosophique, qu’il caractérise comme « esthétique d’en haut » traitant des concepts abstraits de manière purement spéculative, et esthétique expérimentale, qu’il définit comme psychologie de l’esthétique, ou esthétique scientifique, une sorte d’« esthétique d’en bas », qui cherche à traiter empiriquement du rapport entre la genèse des œuvres d’art et l’appréciation esthétique[1]. L’esthétique expérimentale a pour objectif d’étudier la réaction des sujets aux formes, aux couleurs et aux qualités proprement esthétiques des œuvres d’art. Ainsi s’est fondée une discipline scientifique de l’art ayant pour vocation de traiter l’expérience et la préférence esthétique d’objet soumis au regard scientiste. Ses expérimentations esthétiques les plus connues et les plus critiquées sont celles sur le rapport de la préférence esthétique et du Nombre d’or, Φ (1,618). Il a soumis à quelques centaines de personnes plusieurs rectangles et demandé à chaque personne de designer le rectangle le plus attrayant. Il en a conclu que les personnes manifestaient une nette préférence pour le rectangle de 34×21, dont la proportion était 34/21=1,619, une proportion proche de celle du rectangle d’or, le nombre Φ (1,618). Berlyne poursuit alors cette méthode et pratique en l’introduisant dans une entreprise d’expérimentation scientifique.

Suivant la théorie de Berlyne, l’évaluation de l’influence de l’objet sur l’état hédonique d’un sujet sera possible selon l’hypothèse de la « courbe de Wundt » (Wundt curve), une fonction « U-inversé » (Inverted-U fonction, Figure 0-1) du rapport de la préférence à l’arousal[2]. La préférence esthétique est ainsi considérée comme déterminée par cette fonction U-inversé. A l’origine formulée sur la base de simple observation par Wilhelm Wundt, qui n’a cependant pas donné les explications et les preuves scientifiques fondées sur les expériences empiriques, cette fonction prévoit une relation formulée comme une courbe U-inversé entre l’intensité du stimulus et la préférence. Berlyne a extrapolé l’hypothèse de Wundt à la méthode d’esthétique expérimentale et en a élaboré un argument théorique. Comme ce qui est montré dans la figure 0-1, le plaisir esthétique (ou la préférence esthétique) s’accroît en fonction de l’augmentation de l’activation physiologique jusqu’au sommet, et puis descend avec l’amplification continue de l’activation. Autrement dit, le stimulus avec une intensité modérée serait le plus favorable au sujet, alors que l’activation de faible intensité n’évoquerait que le plaisir minimal. Lorsque l’activation continue à s’amplifier, le plaisir sera à son déclin allant jusqu’à évoquer un sentiment de déplaisir. En menant les expériences sur les stimuli manipulables dans le laboratoire et en mesurant la réaction physiologique des individus y étant exposés, Berlyne espère pouvoir trouver la loi « hédonique » valable universellement qui visera à expliquer éventuellement les phénomènes de préférence et les jugements de goût. Soulignons que l’essentiel dans cette approche, c’est d’espérer trouver la loi déterminante (la courbe de Wundt, par exemple) et les corrélats (les propriétés ou les caractéristiques physiques et perceptives du stimulus) de l’expérience esthétique (définie comme préférence ou qualité hédonique, à savoir, le plaisir).

La méthode de Berlyne a inévitablement attiré beaucoup de critiques, notamment au sein des théoriciens de l’art. Aux yeux de certains, la méthode de l’esthétique expérimentale ne saisit pas l’essence de l’expérience esthétique. Un des arguments est que, si, suivant la ligne de pensée de Berlyne, nous définissons l’œuvre d’art comme étant équivalente à un stimulus, alors nous ne voyons pas en quoi ni dans quelle mesure les polygones placés de manière aléatoire dans les expériences de Berlyne sont équivalents aux chefs-d’œuvre, les vrais. Les doutes se produisent ainsi autour de la pertinence de cette approche. Or, ces critiques représentent, d’une certaine manière, l’antipathie et la méfiance des théoriciens de l’art vis-à-vis de la science et de la nouvelle technologie. Effectivement, cette méfiance vis-à-vis de la science est fondée, d’une part,  sur des spéculations profondes telles que la critique au positivisme et à l’universalisme scientifique et, d’autre part, sur la défense d’un pluralisme culturel. Or, les historiens de l’art nous exhortent de nous méfier de la chance si ceci ne s’appuie pas sur une base défensive liée à la méconnaissance des disciplines scientifiques[3]. Pourtant, les artistes depuis la fin du dix-neuvième siècle connaissent bel et bien une affinité avec la science. Par exemple, l’ouvrage et la théorie de la couleur d’Eugène Chevreul étaient connus d’Eugène Delacroix et avait une influence non négligeable sur les artistes Impressionnistes, sur les Néo-impressionnistes tels que Georges Seurat, sur les cubistes orphiques comme Robert Delaunay[4]. Alors, pourquoi cette persistance d’un antagonisme entre les scientifiques et les théoriciens de l’art ?

Lorsque nous regardons au plus près de la pratique des artistes, notamment celle des artistes depuis la fin du dix-neuvième siècle, nous réalisons que la méthode adoptée par des artistes n’est finalement pas si différente de celle des scientifiques, celle de Berlyne et de Zeki, par exemple. En effet, les artistes cherchent aussi le rapport universel entre un sentiment esthétique et une forme picturale concrétisée dans le jaillissement des pigments sur une toile. Ils cherchent à stimuler le cerveau du percevant au moyen des formes qu’ils inventent. Ils ne voient pas leur activité cérébrale par moyen d’imagerie, mais ils les vivent réellement dans le plaisir qu’ils éprouvent à chaque réalisation d’une belle forme. Zeki considère ainsi les artistes comme des neuroscientifiques intuitifs qui cherchent, eux aussi, à leur manière et par une technique propre à eux[5], à trouver la loi, la potentialité et la capacité du cerveau. Sur le plan pratique, les artistes, ceux de l’art abstrait en particulier, ne font pas des choses si différentes que les expériences réalisées en laboratoire par Berlyne ou par Zeki. En regardant les triangles, les cercles, les rectangles de Wassily Kandinsky et de Kazimir Malevitch, les lignes horizontales et verticales de Piet Mondrian, nous réalisons que, visuellement, les éléments picturaux de l’art abstrait ne sont que la concrétisation artistique des formes géométriques qui précèdent des polygones de Berlyne. Les artistes abstraits, eux aussi, ont pour intention de trouver les éléments plastiques les plus fondamentaux qui constituent notre expérience esthétique. Comme les scientifiques, ils cherchent dans les formes picturales, abstraites et géométriques, l’essence de l’art et les primitifs des sentiments universels.

Les exemples sont très nombreux. Des études historiques de l’art ont montré l’attirance des artistes pour la science moderne[6]. En particulier, la théorie de la forme d’après la Gestaltpsychologie et la théorie de la couleur d’Eugène Chevreul ont marqué leur influence sur les artistes de cette époque. Paul C. Vitz et Arnold. B. Glimcher ont analysé les modèles similaires dans les compositions artistiques et dans les publications scientifiques et psychologiques[7]. Selon l’étude de Marianne L. Teuber, les psychologues Gestaltistes tels que Max Wertheimer semblent avoir eu une influence non négligeable sur la recherche sur les éléments primaires des arts plastiques et de l’architecture à l’école Bauhaus, en particulier sur Paul Klee qui s’applique à développer un répertoire des éléments primitifs de la peinture[8]. Certaines études relèvent la filiation entre l’art du groupe hollandais De Stijl et les expériences d’Edgar Rubin, aussi bien que l’influence du psychologue Théodore Lipps sur la conception artistique de Wassily Kandinsky[9]. Cette histoire commune des psychologues et des peintres au début du vingtième siècle révèle à quel point et dans quelle mesure les scientifiques et les artistes peuvent travailler, ensemble ou chacun de leur côté, pour parvenir au même objectif, à la découverte de la vérité de l’esprit, tout en restant fidèles à leurs propres moyens.

Ainsi, contrairement à ceux qui critiquent l’impertinence des méthodes expérimentales quant à l’expérience esthétique, nous voyons plutôt dans la méthode de Berlyne une possibilité de trouver les principes simples et généraux qui visent à déterminer le rapport des sentiments esthétiques et des caractéristiques physiques ou perceptives de l’objet, plus précisément, le rapport corrélatif du plaisir/déplaisir esthétique et de la forme picturale. Cependant, nous restons sceptique vis-à-vis d’une attitude réductionniste extrême, comme celle révélée dans la déclaration de Zeki[10]. D’après cette tendance de pensée, nous comprendrions pleinement l’activité de l’artiste, la perception du spectateur et la structuration de l’œuvre dès que le secret biologique du cerveau sera complètement dévoilée. Or, d’après nous, le problème soulevé dans cette déclaration à l’allure réductionniste scientifique est d’ordre méthodologique. Nous dirions plutôt que comprendre le cerveau et l’œuvre d’art constitue effectivement deux voies parallèles : pour pouvoir enfin connaître le secret de l’esprit et éventuellement le mystère du cerveau, nous devons comprendre davantage l’activité de l’artiste, la perception esthétique et la forme visuelle dans l’œuvre. Les questions de l’art ne pourront pas se répondre uniquement par la plasticité cérébrale. L’étude de l’esprit humain ne doit prendre appui que sur un dialogue en deux sens, un mouvement de va-et-vient entre, d’un côté, la connaissance de la genèse et de la structuration des phénomènes – par exemple, celle du contenu et de la manifestation de l’esprit, de l’action et de son œuvre -, et de l’autre, la connaissance de son support matériel, biologique – le cerveau. Faute de la connaissance de son corrélat dans sa manifestation phénoménale, la connaissance limitée au cerveau percevant ne nous apportera pas grande chose sur la nature de l’art, même si l’activité artistique est biologiquement fondée sur celui-là, comme l’a déclaré Zeki. L’analyse de la forme picturale et l’étude de l’histoire de l’art fourniront des connaissances indispensables quant à la manifestation de l’esprit, ainsi qu’une réflexion approfondie sur les problèmes complexes de l’art, tels que l’activité créatrice, le comportement et la réception du spectateur, l’influence du contexte historique et culturel sur ces deux derniers, l’intervention des processus économique, politique et social dans la création et la réception de l’œuvre d’art, etc.

Soulignons que ce qui est remis en question dans l’approche de Berlyne et de Zeki, c’est le fait de ne pas rendre compte de la pertinence et de la complexité du contenu de l’expérience esthétique et de la structure perceptive de l’objet aimé. D’un côté, nous avons besoin des principes ou des lois simples, universellement applicables ; de l’autre, il est également nécessaire de comprendre la structure des phénomènes, celle des objets perçus et l’architecture de l’esprit, à savoir la structuration de l’expérience esthétique, dans leur plénitude. Cette étude cherche ainsi à répondre à une double finalité. D’une part, elle s’inscrit dans une perspective en vue de compléter une partie manquante des études scientifiques de l’art, celle d’envisager la complexité de la manifestation de l’esprit. L’autre finalité vise à étayer l’hypothèse d’une rencontre entre deux espaces souvent conçus dans leur opposition : les études scientifiques et les études en histoire de l’art. L’objectif est, éventuellement, de faire une tentative en vue de trouver des paramètres communs afin d’établir une interface de communication entre les sciences cognitives et les études théoriques, philosophiques et historiques sur l’art pour comprendre éventuellement les phénomènes de l’expérience esthétique dans leur généralité et dans leur plénitude.


[1] Cf. Renée Bouveresse (1995). Esthétique, psychologie et musique: l’esthétique expérimentale et son origine philosophique chez David Hume. Paris, J. Vrin.

[2] Ce modèle a été critiqué par Colin Martindale et ses collègues : Cf. Colin Martindale, Kathleen Moore & Jonathan Borkum (1990). Aesthetic preference: Anomalous findings for Berlyne’s psychobiological model. American Journal of Psychology, 103, 53-80.

[3] Cf. Paul C. Vitz & Arnold. B. Glimcher (1984). Modern art and modern science: The parallel analysis of Vision. New York, Praeger.

[4] Cf. Georges Roque (1997). Art et science de la couleur: Chevreul et les peintres de Delacroix à l’abstraction. Nîmes, Jacqueline Chambon.

[5] Semir Zeki (1995), op. cit.

[6] Pour avoir une vision globale de ce fait historique, voir: Pascal Rousseau (2003). Un langage universel. L’esthétique scientifique aux origines de l’abstraction. In: Aux origines de l’abstraction : 1800-1914. Catalogue d’exposition. Paris, Réunion des musées nationaux. 18-33.

[7] Cf. Paul C. Vitz & Arnold B. Glimcher (1984). Modern art and modern science: The parallel analysis of Vision. New York, Praeger.

[8] Cf. M. L. Teuber (1986). Perceptual theory and ambiguity in the work of M. C. Escher against the background of 20th century art. In : H. S. M. Coxeter et al. (eds.). M. C. Escher: Science and Art. Amsterdam, North Holland ; M. L. Teuber (1976). Blue night by Paul Klee. In : M. Henle (ed.). Vision and Artifact. New York, Springer Publishing Company. 131-151.

[9] Cf. C. van Campen (1995). Early Abstract Art and Experimental Gestalt Psychology. Leonardo, 30(2), 133-136.

[10] Cf. Semir Zeki (1999), op. cit.

© Lihsiang Hsu 2009

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L’approche Gestaltiste sur l’art

21 octobre 2008 at 14:15 (Esthétique cognitive, Thèse - Le visible et L'expression) (, , , , )

Pour citer cet ouvrage :

Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.

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Parmi les pionniers à avoir abordé la question de la perception et celle de la création artistique dans une perspective cognitive et psychologique, nous avons d’abord l’historien de l’art, Gombrich, et le Gestaltpsychologue, Rudolf Arnheim. Gombrich a écrit de nombreux ouvrages qui explorent la dimension psychologique et cognitive dans la création, dans la représentation et dans la perception artistique, dont le plus connu dans le milieu de l’histoire de l’art est publié le début des années soixante, L’Art et l’illusion (Art and Illusion, 1960), son œuvre principale consacrée à l’étude de la psychologie de l’art. Dans les années suivantes, il poursuit sa recherche dans cette direction en publiant deux livres : Le Sens de l’ordre, (The Sense of Order, 1979) et L’Image et l’œil (The Image and the Eye, 1982).

La problématique abordée dans l’Art et l’illusion repose sur le rapport de la cognition et de la représentation de la réalité physique dans l’art. Gombrich démontre que l’art représentatif – où le but de l’artiste est de rendre visible la réalité physique de manière plus ou moins fidèle – est le produit d’un processus d’interprétation de la réalité physique par l’œil de l’artiste. Gombrich réfute l’idée que la représentation du monde physique dans l’art soit imitation insipide de l’Idée, au sens platonicien, ou celle du monde physique. Il cherche à défendre une vision constructiviste de l’image artistique, selon laquelle la représentation par l’art est processus dynamique de codification basée sur un ensemble préétabli de modèles mentaux, qui ont pour fonction de transformer la réalité physique en réalité purement cognitive ou psychologique. La représentation artistique est, dans cette optique, une construction mentale qui résonne aux lois psychologiques. Nous avons donc deux types de rôle percevant dans ce processus de codification mentale : d’un côté, l’artiste, créateur de l’œuvre et codificateur de message, et de l’autre, le spectateur, récepteur et déchiffreur. Le rôle du spectateur est, au premier abord, de déchiffrer le code composé de pigments jaillissant sur la toile, et ensuite, d’interpréter les informations données au moyen de son propre appareil cognitif. Gombrich propose que le fondement commun de la création de l’artiste et de la perception du spectateur qui leur permet de communiquer mutuellement se trouve dans le « schème », considéré comme une sorte de structure mentale qui détermine la morphologie et la genèse visuelle de l’œuvre. Le schème a pour fonction de donner sens à un stimulus tout en intégrant les données sensorielles dans la structure cognitive existant préalablement dans l’esprit de l’individu. Il constitue une interface de communication permettant à l’artiste et au public de se comprendre. Dans ce processus enchaîné de codage et de décryptage, il y a un expéditeur, l’artiste, celui qui met en codification les informations, et un récepteur, le spectateur, convenablement accordé. Le schème mental doit fonctionner tout au long de l’échange entre l’idée créatrice de l’artiste et le message perçu et interprété par le spectateur pour assurer une communication réussie.

Dans ce premier ouvrage consacré à la psychologie de l’art, Gombrich accorde une grande importance à la culture, à l’éducation, à la socialisation et à la convention dans la structuration du schème. L’œil est, selon l’argument dans cet ouvrage, conditionné par son contexte historique et socioculturel. Cependant, dans les années suivantes, ce relativisme culturel laisse place aux mécanismes cognitifs précâblés, plus ou moins indépendants de l’histoire de l’apprentissage de l’individu, de la socialisation et du contexte culturel. Le changement d’attitude est observable notamment dans les deux ouvrages publiés dans les années soixante-dix et quatre-vingt, dans Le Sens de l’ordre et dans L’Image et l’œil, consacrés également à l’étude de la psychologie de l’art.

Le contemporain de Gombrich, Rudolf Arnheim, est un des psychologues les plus importants à avoir tenté d’appliquer la psychologie à l’esthétique. La formation de Gestaltpsychologie a fourni à Rudolf Arnheim les outils pour aiguiser son regard et pour analyser la structure de la perception visuelle dans l’art. Tout au long de sa carrière, il s’est engagé dans la Gestaltpsychologie de l’art, dans l’esthétique, dans l’éducation artistique et dans l’étude des médias. Étant Gestaltpsychologue et sympathisant d’Aloïs Riegl et d’Heinrich Wölfflin, Arnheim adopte essentiellement la méthode gestaltiste pour analyser la forme visuelle de l’œuvre d’art. Il s’engage dans l’analyse de la composition et de la structure des images en espérant pouvoir trouver la genèse de l’expression artistique. Pour Arnheim, la composition picturale et la forme visuelle ont un sens intellectuel correspondant à la structure mentale de la perception. La pensée visuelle (1969) est un de ses travaux principaux. Dans cet ouvrage, Arnheim dément l’ancienne dichotomie entre voir et penser, ou entre percevoir et raisonner. Il chercher à affirmer que la pensée, aussi bien artistique que scientifique, repose essentiellement sur la perception, en particulier, sur la vision, parce que la perception est la voie directe pour penser et pour comprendre le monde. Elle est notre premier rapport au monde ainsi que la première organisation de la pensée. Au lieu de s’interroger sur la base abstraite du concept, Arnheim tente, d’une part, de trouver les bases perceptrices de la pensée abstraites et de reposer le raisonnement intellectuel sur celle de la perception, notamment sur celle de la vision. De l’autre, il essaie de trouver la structure intellectuelle, rationnelle et formatrice de la perception visuelle, en particulier, celle de la vision artistique, sa genèse universelle.

L’importance de l’approche Gestalt-esthétique d’Arnheim réside dans la description du  rapport de la perception esthétique et de la structure de l’opération synthétique que réalise la conscience au moment de viser son objet. De cette manière, le rapport de la « bonne forme (Gestalt) » et de la conscience structurante qui reçoit et organise le monde perçu est placé au cœur de la problématique de la donation de l’objet nommé esthétique. Le projet d’Arnheim vise alors à établir les principes à partir desquels des « bonnes formes » d’ordre esthétique sont construites selon les lois de la Gestalt-théorie. La conception de la corrélation de la bonne forme et de la conscience structurante prend appui notamment sur l’idée d’isomorphisme. Cette notion est élaborée par Wolfgang Köhler, qui part du postulat que les structures fondamentales du monde phénoménologique, à savoir les formes, sont compatibles avec des lois purement physiques impliquées dans la formation de la conscience. Pris dans un sens phénoménologique, cela postule qu’il existe une corrélation noético-noématique, celle du cogito et du cogitatum, selon laquelle le contenu perceptif est isomorphe à la conscience opérante, ou plus précisément, la forme perçue est isomorphe à l’ordre formalisant des facultés de connaître. Dans cette optique, la bonne forme de l’objet esthétique devrait relever les principes d’organisation de la conscience esthétisante et les conditions optimales de la perception esthétique. La bonne Gestalt devrait alors renvoyer à la saisie d’une structure fondatrice d’un processus dynamique de l’intelligence dotée du pouvoir à esthétiser le monde. Ainsi, la bonne forme picturale devrait être conçue comme expression explicite de l’organisation spontanée d’une intelligence esthétisante en vertu de ses lois internes. Telle est donc l’importance de l’étude des lois structurantes du visible et celles de l’expression. La forme picturale sera vue comme étant manifestation des principes d’organisation de la conscience esthétisante.

© Lihsiang Hsu 2009

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Résumé de thèse

20 octobre 2008 at 09:52 (Esthétique cognitive, Thèse - Le visible et L'expression) (, , , , , )

Pour citer cet ouvrage :

Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.

La problématique de ce travail est liée à celle des théories de l’expression en art. Nous voulons savoir comment est possible la communication intersubjective à partir d’une expression originaire, primaire, reposant essentiellement sur les éléments formels, visuels et plastiques, sans l’intermédiaire de concepts, ni celui des éléments sémantiques, propositionnels. Nous voulons savoir quel rôle joue l’œuvre d’art dans la communication non verbale entre l’artiste-créateur et le spectateur-récepteur. Nous traitons cette problématique à partir de la relation triangulaire entre l’expression artistique, la forme signifiante et le sentiment esthétique. Nous essayons de résoudre le problème de l’expression originaire en art visuel en le déplaçant dans le contexte du jugement esthétique. La tâche essentielle pour nous est alors de traduire cette relation triangulaire en termes de formation du jugement de goût, d’expression du sentiment esthétique et de perception de la propriété esthétique que nous situions dans un contexte de l’interaction affect-cognition. Nous défendons alors une forme de réalisme esthétique appuyé sur le réalisme scientifique de l’affectivité, en particulier, la théorie James-Lange et les théories d’appraisal, à partir duquel nous déclarons que les propriétés affectives sont les propriétés qui ont affaire avec l’état du sujet percevant. Au sens fort du terme, elle sont réelles parce que leurs conditions de vérité sont les états neurophysiologiques du corps, observables et vérifiables par des moyens empiriques ; ou du moins, au sens faible, elles sont considérées comme les propriétés susceptibles de faire l’objet d’une programmation fonctionnelle, de la modélisation de l’esprit plus précisément, telle que suggèrent les théories d’appraisal de l’émotion. La version forte du réalisme de l’affectivité implique que, au lieu de nous donner une image fidèle du monde physique, l’émotion est la perception de l’état du corps dont la réalité n’est guère moins évidente que le monde perçu. La version faible de celui-ci implique que l’affectivité constitue du moins une modalité fonctionnelle de l’esprit. À partir de cette dernière, notamment à partir des théories d’appraisal de l’émotion, nous développons un modèle d’appraisal esthétique afin d’expliquer le traitement esthétique (à la fois perceptif et évaluatif) d’une œuvre d’art et les processus de « fabrique » de jugement esthétique dans notre esprit. Nous voulons montrer que, ensemble, le stimulus affectif/esthétique (l’œuvre d’art) et le sujet percevant (l’artiste et le spectateur) constituent les systèmes interactifs ultra complexes et qu’il existe certainement une corrélation relativement stable entre les propriétés physiques du stimulus et les réactions physiologiques et émotionnelles du sujet percevant. Nous cherchons les variables perceptives déterminant la réaction affective de l’individu à l’œuvre d’art. Ce sont avant tout les caractéristiques visuellement saillantes et esthétiquement pertinentes du stimulus, telles que la luminosité, le degré du contraste (lumineux ou chromatique), la séparation figure-fond, l’orientation de la composition picturale, que ce soit verticale, horizontale ou diagonale, l’organisation du centre et du pourtour du champ pictural, et ainsi de suite. Ce modèle a pour but d’illustrer le rapport des propriétés physiques (perceptives) de l’œuvre d’art et des propriétés affectives/esthétiques/évaluatives de celle-ci. De même que les scientifiques de l’émotion s’appliquent à développer des modèles théoriques pour expliquer comment une variété de contenus émotionnels se produit, comment les expériences émotionnelles se différencient selon les modèles distincts du traitement évaluatif, et comment elles sont déterminées en fonction de la façon dont les composantes cognitives, évaluatives et motivationnelles sont combinées, l’objectif de notre approche est de proposer les variables du jugement esthétique, ainsi que d’expliquer pourquoi dans telle ou telle condition l’objet esthétique est jugé beau ou sublime, gracieux ou élégant, et pourquoi dans telle ou telle condition il ne l’est pas.

Mots clés : Expression ; jugement esthétique ; propriété esthétique ; beau ; sublime ; théorie d’appraisal (théorie de l’évaluation cognitive) ; émotion ; cognition ; perception ; forme ; image.

© Lihsiang Hsu 2009

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Conclusion (Thèse)

13 octobre 2008 at 13:34 (Esthétique cognitive, Thèse - Le visible et L'expression) (, , , )

our citer cet ouvrage :

Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.

Au terme de ce travail, il convient de rappeler notre problématique de départ et de révéler quelques difficultés qui lui sont liées. Notre problématique était associée à celle des théories de l’expression en arts visuels, notamment dans la peinture. Il s’agissait de savoir comment est possible la communication intersubjective à partir d’une expression originaire, primaire, appuyée essentiellement sur les éléments formels, visuels et plastiques, sans l’intermédiaire de concepts ni celle d’éléments sémantiques, propositionnels. On a voulu savoir quel rôle joue l’œuvre d’art dans la communication intersubjective entre artiste-créateur et spectateur-récepteur. Plus précisément, nous avons voulu traiter cette problématique dans une perspective de relation triangulaire entre l’expression artistique que nous traduisions en action créatrice de l’artiste (dont la formation et la transmission d’un jugement esthétique constituent le noyau), la forme signifiante que nous traduisions en termes de propriété esthétique (qui constitue, selon nous, l’élément pertinent d’un objet esthétique), et finalement le sentiment esthétique que nous traduisons en termes de jugement esthétique et situions dans un contexte de l’affectivité. Cette nouvelle relation triangulaire entre le jugement, la propriété et le sentiment esthétique est liée à nos questions de manière essentielle. Pour mieux cerner la problématique de la transmission d’un contenu affectif entre sujets percevants, nous avons essayé de résoudre le problème de l’expression originaire en art en l’associant à celui de la propriété et du jugement esthétique. Nous étions donc amenés à nous interroger sur la nature de ceux-ci, sur l’implication de la nature  son implication dans la communication entre le créateur et le spectateur et sur son éventuelle validité.

Admettons que situer la problématique dans le contexte du jugement esthétique n’a cependant pas rendu notre tâche plus aisée. Nous étions tout de suite confrontés aux problèmes de la relativité et de la subjectivité du jugement esthétique, ainsi qu’à celui du caractère flottant de propriété esthétique, relevés par les théoriciens réalistes comme Zemach et Pouivet. Cependant, à la différence de l’approche de Zemach qui propose la conception de « conditions standard d’observation » et de celle de Pouivet qui appuie ses idées sur le modèle de double survenance des propriétés esthétiques, nous proposons un « modèle d’appraisal esthétique » et un modèle de « double objet Intentionnel » pour expliquer l’inconstance du jugement esthétique et pour dégager l’illusion quant au caractère flottant des propriétés esthétiques. En reconnaissant l’inconstance du jugement esthétique à l’égard de l’objet d’art, notre approche ne se veut pas moins réaliste par rapport à celle de Zemach. Nous avons appuyé notre modèle sur les conceptions scientifiques de l’émotion, notamment sur celles de Damasio, de James-Lange et de l’appraisal. Nous avons voulu défendre une vision réaliste du jugement esthétique sur la base du réalisme neurobiologiste et scientifique qui dispose d’une grande potentialité à pouvoir expliquer pourquoi le jugement esthétique/affectif/évaluatif est subjectif et comporte à la fois une portée universelle, comme l’a prévu Kant dans la Critique de la faculté de juger. En adoptant une approche fonctionnaliste et en établissant un modèle explicatif et heuristique de l’évaluation esthétique, notre démarche vise donc non pas la négation de la relativité du jugement esthétique à l’égard de l’objet d’art, mais l’explication de l’accord du jugement et de cette relativité en cas de désaccord. En effet, d’après cette approche, le jugement esthétique ne peut être que le résultat (output) d’un ensemble de processus de traitement cognitif et affectif. Nous pensons que le stimulus affectif et l’individu constituent un système interactif ultra complexe et qu’il existe certainement une corrélation relativement stable entre les propriétés physiques du stimulus et les réactions physiologiques et émotionnelles de l’individu. Effectivement, non seulement les théoriciens de l’art et les scientifiques s’intéressent à ce phénomène de l’expression, mais, de manière intuitive et à partir de certains schémas innés (préprogrammés génétiquement) ou acquis par le biais des expériences vécues, les individus, dans une interaction sociale et les artistes dans le monde de l’art, cherchent également à établir une croyance, voire un modèle hypothétique suffisamment élaboré, fondés sur la psychologie ordinaire. L’expression est l’occasion de tester le bien-fondé de ce modèle hypothétique qui constitue la psychologie ordinaire de chaque individu dans une situation interactive avec autrui. Rappelons que le sujet traité dans cet ouvrage ne concerne que les traitements visuels ascendants, à caractère primitif, notamment celui de traitements visuo-moteurs, dans un processus de formation de l’expérience esthétique dont l’intégralité ne peut être saisie dans sa plénitude qu’après des traitements plus élaborés de l’information, c’est-à-dire, des traitements de haut niveau, tels que la pensée, le concept, le langage et l’attitude propositionnelle. Il faut admettre que les travaux et les visées de cet ouvrage sont en réalité très partiels et ne se focalisent que sur un champ relativement petit de l’expérience esthétique des arts visuels.

Nous résumons les discussions et les analyses précédentes en disant qu’elles représentent une tentative pour comprendre l’expérience que nous faisons de l’œuvre d’art et d’autrui (que ce soit l’artiste ou le spectateur) dans une entreprise d’étude transdisciplinaire. Tout au long de cette étude, nous avons voulu retrouver un regard croisé des scientifiques et des théoriciens de l’art sur ce qu’est comprendre autrui (l’artiste) par son œuvre, ou inversement, sur ce qu’est se faire comprendre par autrui (le spectateur) en s’engageant dans un acte de création (expression). En nous alignant sur la science cognitive et sur la philosophie de l’esprit, nous voulons rappeler le fait que les individus, qu’ils soient scientifiques ou philosophes, artistes ou spectateurs, qui font l’expérience de l’art, sont les êtres doués de cogito. Effectivement, la création et la perception qui mettent en jeu l’artiste, son œuvre et un public relèvent des problématiques réelles liées aux sciences et à la philosophie de l’esprit. Car, sans exception, aussi bien la création d’une œuvre que la réception de celle-ci, toutes les deux font appel à des processus mentaux – aux mécanismes de perception, de motivation, de récompense et d’émotion ; elles impliquent nécessairement l’activation de différents centres visuels, moteurs et émotionnels du cerveau. Elles mettent en jeu des processus parallèles de traitement allant de la perception des couleurs, des traits, des textures, du contraste, de la séparation figure-fond, de l’organisation du champ visuel, de l’orientation, de la reconnaissance de l’objet et de la formation des pensées conceptuelles, à l’évaluation affective du stimulus et à l’activation des états motivationnels. Toute œuvre est l’œuvre de l’action que nous qualifions d’artefact et, de manière conjointe, de stimulus des processus de cognition. Qu’elle soit présentée devant un public ou non, l’artiste-créateur est sans doute le spectateur premier de son œuvre. La définition de l’œuvre est donc nécessairement inscrite dans un double registre – celui de l’action et celui de la perception. À la lumière de la science de l’esprit, notamment la science de l’émotion, nous avons pu comprendre, d’une part, comment et pourquoi une image visuelle, une œuvre, en tant que produit final d’une action créatrice, peut être investie d’une idée plastique ou d’un sens affectif et, de l’autre, comment et pourquoi une image, en tant que stimulus visuel, peut déclencher des émotions, des sensations d’harmonie/désharmonie, des sentiments de plaisir/déplaisir. Nous avons pu comprendre également comment la création et la réception d’une œuvre, l’émission et l’interprétation d’un sens plastique peuvent éventuellement se croiser en tant que cogitatio.

Nous avons pu montrer que la difficulté du réalisme esthétique de Zemach résidait dans le fait de ne pas reconnaître que, dans notre jugement esthétique, il y a un objet implicite – le res cogitans, la chose pensante – aussi réel et tangible que la chose vue, l’œuvre. Le jugement du goût se définit alors comme état mental qui saisit à tout instant l’acte de l’esprit à titre d’ego. Son objet est alors double : l’œuvre d’art et le cogito, le je pense, dont celle-là constitue le cogitatum. Le plaisir que j’éprouve ou l’expérience de beau que je fais d’un objet d’art est alors en réalité l’information qui me tient au courant quant au cogito, l’état du moi en tant qu’ego-res-cogitans. Ce qui rend esthétique la propriété perceptive d’un objet est finalement cette information que j’ai quant à mes cogitations, comme une couche de gloss qui lustre la qualité perçue de l’objet et comme une matière vivifiante qui l’anime. Le secret de la validité universelle, ou bien plutôt, la communicabilité intersubjective du jugement esthétique, se trouve éventuellement dans le domaine du cogito, dans sa constitution en tant qu’ego-corps-pensant (percevant) dont l’existence n’est ni plus ni moins réelle que toutes autres choses dans le monde. La réalité de certaines propriétés esthétiques, en particulier le beau et le sublime, ne peut se dévoiler que lorsque nous rapportons les propriétés perçues de l’objet à l’état du cogito.

À présent, il convient également de répondre à quelques questions dont nous pensons qu’elles ont pu susciter des doutes et des inquiétudes aux lecteurs au fur et à mesure de la lecture de cet ouvrage. Dans le débat du réalisme en esthétique, il y a certainement une ambiguïté sémantique ou conceptuelle quant aux termes tels que le relativisme, le subjectivisme et le relationnisme. En effet, Zemach, en voulant établir un réalisme esthétique, a fait une partie du travail de distinction terminologique dans son ouvrage défendant les thèses du réalisme esthétique[1]. Gérard Genette, en défendant une vision relationniste de l’appréciation esthétique, a fait un travail scrupuleux à ce sujet[2]. En dehors de cela, il y a certainement un travail théorique et philosophique à faire sur cette question afin de pouvoir distinguer la prise de position des différents courants de pensée, ou du moins mettre en lumière la complexité et la difficulté de l’usage de ces termes.

Effectivement, une des raisons de cette difficulté terminologique se trouve dans l’usage du terme subjectif/objectif ou subjectivité/objectivité, qui est en lui-même ambivalent. La subjectivité en philosophie peut désigner ce qui appartient au sujet pensant, à l’âme, à l’esprit et à la conscience. Ainsi est subjectif ce qui est dépendant de la structure particulière de notre organe de connaissance, façonné ou articulé en fonction de la constitution du cogito et contraint par la limitation de celle-ci. Le terme subjectivité tel que je l’emploie dans ces travaux de thèse est relatif à ce premier sens du subjectivité, c’est-à-dire à la qualité de l’appartenance au sujet pensant, à la constitution du cogito et de l’esprit opérant, ainsi qu’à la structure de la conscience. Par ailleurs, le mot subjectif peut aussi désigner une attitude biaisée, une perspective partiale, restreinte à la vision et à la localisation de la personne qui porte cette perspective. En ce sens, contrainte à la perspective partiale du sujet observant, la subjectivité ne peut que désigner la qualité de ce qui ne donne pas une description fidèle et intégrale de la chose observée ou des phénomènes perspectifs. C’est aussi la raison pour laquelle le terme subjectivité s’associe à des termes tels que relativisme, qui dénote notamment le caractère partial et biaisé d’un jugement ou d’une attitude, et qui est à l’origine de désaccord. Cette question en esthétique a été pertinemment soulevée en 1757 par David Hume, qui introduit la fameuse problématique de la variété du goût et de la relativité du jugement esthétique[3]. Quelques siècles plus tard, le débat n’est toujours pas clos. Sous la lumière d’un autre jour, dans le domaine de la philosophie de l’esprit, elle est aussi traitée dans l’ouvrage de Thomas Nagel, le philosophe qui se soucie de l’objectivité mentale, celle obtenue par l’esprit et qui est avant tout un processus de dépassement d’un centre perspectival, i.e. le point de vue du sujet pensant[4]. Le phénomène de relativité, l’inverse de ce qui est désigné comme absolu, comme objectif, comme vérité, provient d’une part de cette modalité de pensée caractérisée par un centre perspectif.

Nous voulons signaler que ce qui est subjectif n’est pas forcément relatif et que ce qui se rapporte au sujet percevant et à la conscience n’implique pas nécessairement un jugement relatif ou une perspective partiale des choses. Ce qui se rapporte à la conscience, au cogito, et à l’esprit peut être valable universellement, ou du moins montrer une certaine objectivité (encore une fois, ce terme « objectivité » est en lui-même aussi ambigu que son contraire). Un exemple pertinent est la conception de Kant dans la troisième Critique. Le jugement esthétique au sens kantien n’a rien de relatif. Au contraire, il est universel, ce qui revient à dire qu’un jugement esthétique porte une certaine « objectivité », parce qu’il a une validité universelle, ou du moins une certaine validité intersubjective. Cette intuition est justifiée par le fait que non seulement le jugement esthétique est relatif au sujet percevant/pensant, mais il vise le cogito. Ce qui est relatif au cogito est universel. Il me paraît ainsi que le rapport de la relativité et de la subjectivité est contingent, car celle-ci n’implique pas nécessairement celle-là, et vice versa.

Le même constat vaut pour le relationnisme. Il s’ensuit qu’entre le relationnisme, le relativisme, et le subjectivisme, il n’y a pas de lien nécessaire ou logique. Il est vrai que, à partir d’une perspective phénoménologique, notamment de la conception du rapport du sujet au monde, et à partir d’une conception écologique de Gibson, qui voit la perception comme une mise en relation de l’environnement et de l’action potentielle de l’organisme, nos raisonnements manifestent un certain relationnisme, qui est cependant très différent de celui de Gérard Genette[5]. Nous voulons souligner que la subjectivité relative au cogito n’est pas à l’origine de la redoutable relativité de la réaction affective et du jugement esthétique. Notre démarche ne s’inscrit pas dans un registre de la philosophie transcendantale au sens classique du terme. Au contraire, elle s’aligne à une approche de la naturalisation de l’esprit, de l’expérience esthétique plus précisément. Nous devons voir cette variété de réaction et de relativité de jugement comme provenant effectivement du fait que nous sommes les êtres percevants vivant et agissant dans un système interactif ultra complexe. Pour comprendre la vérité de notre expérience vécue, nous devons saisir les conditions déterminantes de celle-ci, que ce soit du côté de l’extérieur ou de l’intérieur, du monde ou de l’ego. Plus nous saisissons les facteurs et les variables qui déterminent notre réaction et notre jugement à la rencontre du monde, plus nous réduisons cette impression de relativité. De même que les scientifiques de l’émotion s’appliquent à développer des modèles théoriques pour expliquer pourquoi le même stimulus inducteur de la tristesse et de la joie implique des réactions plus ou moins variées selon des individus et en fonction du contexte dans lequel ils se trouvent, de même, nous devons expliquer pourquoi dans telle ou telle condition l’objet esthétique est jugé beau ou sublime, et pourquoi dans telle ou telle condition il ne l’est pas. Nous espérons que notre modèle d’appraisal esthétique fournit une piste de réflexion pour les futures recherches transdisciplinaires dans ce domaine.

De cette étude sur l’expression et sur le jugement esthétique, il ressort qu’un vaste univers nouvellement exploité s’ouvre à des possibilités méthodiques et théoriques. Au vu des nouvelles avancées en sciences cognitives et affectives, nous espérons que nos travaux de recherche apporteront une contribution, quoique modeste, pour envisager ces multiples possibilités et les définitions de ce que nous appelons la réalité en art. À l’heure actuelle, nous souhaitons pouvoir envisager ce que l’avenir peut apporter dans ce domaine d’étude, dans les études de l’art notamment. Il convient de faire quelques mises au point quant aux questions qui restent ouvertes et dont la réponse se trouvera dans une approche élaborée de la naturalisation de l’esprit et dépendra de la sophistication de notre modèle.

Premièrement, grâce à la révision des théories philosophiques de l’art et des études scientifiques de l’émotion, notre travail de recherche, essentiellement théorique et analytique, a permis de réfléchir sur les problématiques pertinentes de l’art et d’établir des hypothèses possibles sur les relations pouvant exister entre les caractéristiques physiques de l’image artistique et l’état mental. Nous soulignons que cette démarche appuyée sur l’investigation approfondie des théories de l’art est nécessaire pour parvenir à saisir l’essence de l’expérience esthétique dans sa complexité et dans sa plénitude. Nous soulignons également que seule l’expérimentation empirique proprement dite permettra de vérifier les hypothèses proposées par les théoriciens de l’art et d’établir des résultats concrets. Notre étude a tenté de montrer ce qu’un théoricien de l’art peut faire dans cette entreprise de naturalisation de l’expérience esthétique. Notre démarche vise essentiellement à réfléchir sur les phénomènes de l’art dans un cadre historique, philosophique et scientifique, en espérant pouvoir trouver des paramètres communs de diverses disciplines et en extraire des variables simples, élémentaires et fondamentales qui nous permettraient d’encadrer conjointement les réflexions artistiques, philosophiques et les études empiriques. La meilleure prospective que nous pouvons dessiner pour cette démarche consisterait à mettre en œuvre une entreprise de recherche solidaire entre la philosophie de l’art et l’étude empirique. Après tout, la manifestation de l’expérience esthétique n’est pas indépendante des phénomènes généraux des processus mentaux et nous reconnaissons que, sous un autre jour, l’approche solidaire de la réflexion philosophique et de l’étude empirique pourra apporter des résultats fertiles. L’extension aux sciences de l’esprit peut appuyer les conceptions philosophiques de l’expérience esthétique sur un sol solide. Par ailleurs, à partir de l’observation et de la réflexion philosophique approfondie, les experts de l’art ont pu établir un répertoire opulent des théories esthétiques et ils contribueront à y apporter des éléments fructueux. Il est donc essentiel, dans le contexte de l’étude empirique de l’art, de recourir systématiquement à ce répertoire afin de formuler les hypothèses pertinentes, d’appliquer les méthodes adéquates et finalement d’établir des résultats qui se rapportent à l’essence même de l’esprit esthétisant. Seule une telle démarche solidaire entre diverses disciplines permet de garantir le bien-fondé d’une conception philosophique de l’art et l’à-propos d’une enquête scientifique. C’est à cette condition seule que nous pourrons continuer l’élaboration du modèle d’appraisal esthétique et lui accorder la sûreté nécessaire et suffisante pour en faire un modèle général de l’expérience esthétique.

Deuxièmement, rappelons que, pour développer le modèle des processus ascendants de l’évaluation esthétique, nous avons suspendu momentanément l’influence des processus descendants tels que le concept et le langage et celle du contexte socioculturel sur le jugement esthétique. Au terme de cette étude, il est temps de revenir sur le rôle et la fonction des processus descendants et socioculturels afin de permettre la possibilité d’intégrer l’aspect psychologique et socioculturel du jugement du goût à un modèle complet de l’appréciation esthétique. Effectivement, au moment de dessiner notre modèle, nous n’avons pas négligé ces facteurs essentiels de l’expérience esthétique, même si ceux-ci ne faisaient pas partie intégrante de notre travail. Signalons que le modèle que nous avons dessiné n’est pas opposé à une vision psychosociale de l’appraisal esthétique. Pour établir le lien entre les processus mentaux de l’individu et les processus socioculturels, nous suggérons la possibilité d’explorer, de manière plus approfondie, le rapport de la socialisation, de l’acquisition des valeurs esthétiques ou culturelles, et de l’apprentissage. Nous mettrons l’accent sur l’intervention des processus descendants, tels que la formation des concepts, le langage et le travail de la mémoire à long terme, dépositaire de nos souvenirs et de nos apprentissages grâce à sa capacité extraordinaire de stockage quant aux informations, valeurs sociales et expériences vécues de l’individu durant une longue période, voire durant toute la vie. Nous soulignons le lien étroit de la formation de la mémoire à long terme et celle du goût d’un agent social que pourrait démontrer un tel modèle psychosocial du jugement esthétique. Effectivement, la formation de la mémoire à long terme est déterminée par l’exposition de l’individu à son environnement socioculturel, ainsi que par son histoire d’apprentissage, toutes les deux ont affaire à la position de l’individu dans un espace social, déterminée par de multiples facteurs sociaux, culturels et économiques – par exemple, par le volume global de capital (capital social, capital culturel, capital économique[6]) que possède un individu et par la motivation de celui-ci à marquer son appartenance à un groupe social et à se distinguer des autres dans un espace social.

Les phénomènes sociaux liés au jugement du goût sont multiples. Une des études connue pour sa critique de l’universalisme de Kant est celle réalisée dans les années soixante-dix par Pierre Bourdieu. D’après l’auteur de La Distinction, l’ouvrage qui prétend être la critique sociale de la Critique de la faculté de juger, dans un espace social, le jugement du goût est effectivement déterminé de manière bien plus complexe que l’a déclaré la philosophie transcendantale de Kant. Il est déterminé effectivement à la fois par le capital que possède un agent social, par la lutte de celui-ci dans un champ social et par la motivation de l’individu à la distinction. La question de survie dans un environnement social se substitue alors à celle de la conservation de l’espèce dans un environnement naturel et devient alors une problématique urgente pour les agents sociaux. Situé dans un espace socialement stratifié dans lequel la relation entre les agents sociaux n’est pas de tout repos, autrui n’est plus simplement celui qui me voit, qui m’écoute, qui fait preuve d’empathie, et vice versa. Il peut être celui à qui je m’assimile et pour qui je ressens une sympathie, ou au contraire, celui sur lequel je porte un regard critique, celui par rapport à qui je fais mon possible pour marquer la différence et la distinction, celui sur lequel j’exercice le pouvoir de domination, et vice versa. Effectivement, sur le plan psychosocial, non seulement la lutte pour la distinction et la stratification sociale sont corrélatives à la diversification du goût entre les individus appartenant aux différents groupes sociaux, mais elles sont en outre à l’origine de la composition ultra complexe voire parfois contradictoire des motivations et des états affectifs de l’agent social vis-à-vis d’un objet culturel. Ceci fait alors appel à un modèle plus complexe de l’évaluation esthétique qui intégre l’analyse de l’évaluation et du jugement d’un objet esthétique dans un contexte élargi qui est le social. Effectivement, le modèle d’appraisal de l’émotion développé par Scherer et ses collègues pourra être très utile pour l’analyse des émotions et des motivations sociales, puisque celles-ci constituent à juste titre le noyau de l’investigation des théories de l’appraisal. À partir des théories de l’appraisal de l’émotion, il est possible d’accorder notre modèle d’appraisal esthétique à un modèle psychosocial établi à mesure de la différenciation de valeurs, de motivations et de goûts entre les individus dans une situation sociale complexe. Ainsi, notre modèle d’appraisal esthétique n’est pas contradictoire à une vision sociale du goût. Au contraire, il est ouvert à la sophistication en faveur d’une démarche psychosociale du jugement esthétique, à mesure de la complexité de l’apprentissage de l’agent social, de l’étendue de l’acquisition des valeurs socioculturelles, de la socialisation et de la rencontre de celui-ci à autrui dans un espace-temps socialement déterminé. Ceci est un champ qui reste ouvert pour toute réflexion et expérimentation. Mais ce sera une autre histoire.


[1] Cf. Eddy M. Zemach (1997), chapitre 1-2, op. cit.

[2] Cf. Gérard Genette (1994). Oeuvre de l’Art, I : Immanence et transcendance. Paris, Seuil ; Gérard Genette (1997). Oeuvre de l’Art, II : La relation esthétique. Paris, Seuil.

[3] Cf. David Hume (1757), op. cit.

[4] Cf. Thomas Nagel (1986), op. cit.

[5] Gérard Genette (1997), op. cit.

[6] Nous employons les termes utilisés par Pierre Bourdieu. Cf. Pierre Bourdieu (1979). La Distinction. Critique sociale du jugement. Paris, Éditions de Minuit.

© Lihsiang Hsu 2009

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Le modèle de double survenance selon Roger Pouivet

6 octobre 2008 at 16:52 (Esthétique cognitive, Thèse - Le visible et L'expression) (, , , , )

Pour citer cet ouvrage :

Lihsiang Hsu (2009). Le Visible et l’expression: étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. Manuscrit de thèse doctorat. CRAL, EHESS, Paris.

Conscient des difficultés théoriques de Zemach et toujours cohérent dans sa position réaliste modérée quant aux propriétés esthétiques, Roger Pouivet développe une conception plus sophistiquée et plus élaborée visant à comprendre le rapport des propriétés esthétiques et des propriétés physiques - la thèse de « double survenance » - afin de pouvoir énumérer la nature de la dépendance des propriétés esthétiques à l’égard des propriétés non-esthétiques. Pour comprendre l’idée de double survenance de Pouivet, il nous faut d’abord connaître sa distinction entre trois types de propriétés, selon qu’elles soient de premier (propriété physico-phénoménale), de deuxième (propriété Intentionnelle) ou de troisième ordre (propriété esthétique/évaluative):

(1) Les propriétés de premier ordre permettent l’identification numérique des objets matériels grâce à leurs localisations, leurs formes dans l’espace et leurs couleurs. (2) Les propriétés de deuxième ordre surviennent sur les premières, c’est-à-dire qu’elles en dépendent, covarient avec elles, sans y être réductibles. Elles n’en sont pas moins réelles. Reconnaître que quelque chose possède une propriété de deuxième ordre suppose de tenir compte non seulement de propriétés comme sa forme, sa localisation dans l’espace ou sa couleurs, permettant de la distinguer des autres choses, mais aussi de propriétés spécifiques (être une chose d’une certaine sorte), fonctionnelles (servir à quelque chose), historiques, contextuelles, intentionnelles, etc. (3) Les propriétés de troisième ordre permettent d’évaluer une chose à l’intérieur d’une classe d’entités (une sorte de choses) à laquelle elle appartient. Elles surviennent donc sur les propriétés de deuxième ordre et sont de la forme « O est X en tant que Y », par exemple « O est élégant en tant que costume porté par un homme en France dans les années 1930[1]. »

La double survenance des propriétés esthétiques est alors définie comme survenance à deux étages, telle qu’elle est définie de la manière suivante :

Thèse de double survenance (TDS) : Il existe trois types de propriétés, selon qu’elles soient de premier, de deuxième, ou de troisième ordre. Les propriétés de premier ordre sont des propriétés physico-phénoménales ; celles de deuxième ordre sont des propriétés Intentionnelles ; celles de troisième ordre sont des propriétés esthétiques/évaluatives. Les propriétés esthétiques/évaluatives sont les propriétés de troisième ordre survenant sur les propriétés Intentionnelles qui surviennent à leur tour sur les propriétés physico-phénoménales qui permettent de l’identification numérique de l’objet.

Par ailleurs, Pouivet définit les propriétés en quatre niveaux selon la hiérarchie de survenance[2] :

Niveau 4 : propriétés esthétiques évaluatives

Niveau 3 : propriétés esthétiques

Niveau 2 : propriétés Intentionnelles (croyances, émotions)

Niveau 1 : propriétés physico-phénoménales

Remarquons que les propriétés du niveau 3 et du niveau 4 sont les propriétés mentales survenant sur d’autres propriétés mentales. Cela veut dire que, dans le modèle de Pouivet, les croyances, les émotions ou d’autres contenus Intentionnels peuvent eux-mêmes être la base de la survenance d’où surviennent les autres contenus mentaux.

Le modèle de double survenance de Pouivet vise notamment à donner les explications aux phénomènes spécifiquement socioculturels, en particulier, à répondre à la problématique soulevée par Arthur Danto dans La transfiguration du banal, c’est-à-dire pourquoi les jugements esthétiques sont sensibles aux contextes socioculturels, varient selon le milieu où se trouve l’individu. Ce modèle a notamment pour but d’assouplir la théorie de Zemach et de concilier l’objectivité et la subjectivité des propriétés esthétiques tout en défendant une position réaliste. Seulement, il y a quelque chose qui nous inquiète dans ce modèle de double survenance, comme nous allons le montrer dans la discussion suivante.


[1] Cf. Roger Pouivet (2006), op. cit., p.136.

[2] Cf. Roger Pouivet (2000), op. cit., p.160.

© Lihsiang Hsu 2009

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