Personnalité et préférence esthétique
Je me suis amusée de faire un test psychologique sur le site de BBC que vous trouverez en cliquant ceci. Le test fait parti, en effet, d’un plus grand projet de recherche mené par Chamorro-Premuzic et ses collègues en 2005-2006 au Royaume-Uni. Le rapport de cette étude est publié en 2008. L’étude a pour objet d’établir le rapport des « cinq traits centraux de personnalité » (Big Five Personality Traits) et du goût pour divers styles artistiques variant de l’impressionnisme à la peinture japonaise. Le test comprend deux parties : la première comprend un test de préférence esthétique et les participants sont invités à noter leur préférence pour 24 tableaux correspondant à six styles artistiques – l’impressionnisme, l’art abstract, l’art japonais, l’art islamique, l’art de Renaissance et le cubisme. Dans la deuxième partie, les participants sont invités à remplir un questionnaire permettant de déterminer le trait de personnalité sous l’angle de Big Five : dont l’ouverture à l’expérience, le caractère consciencieux, l’extraversion, le caractère agréable ou l’agréabilité, le névrosisme ou le neuroticisme. Le résultat montre que le trait ouverture à l’expérience est fortement relaté à la préférence artistique et constitue le profil artistique en général. Les personnes ouvertes à l’expérience ont le score de préférence élevé pour l’art abstract, l’art pop et l’art japonais mais aiment moins les peintures impressionnistes. Au contraste, les personnes à caractère consciencieux semblent moins intéressées par les arts visuels et par les activités artistiques en général. Au niveau du goût, elles n’aiment pas l’art abstract, ni le pop art, mais manifestent la préférence pour les peintures impressionnistes.
Le projet me paraît plutôt intéressant. En revanche, je trouve quelques points faibles dans ce type d’expérience. Premièrement, le choix de style et de catégorie artistique me paraît hasardeux, et l’explication du résultat ne semble fondée sur aucune spéculation théorique et historique de l’art. Certes, Chamorro-Premuzic et ses collègues ont réussi à établir quelques corrélations entre les traits de personnalité et la préférence à certains styles artistiques, par exemple, l’ouverture à l’expérience étant remarquablement corrélée à la préférence esthétique en général, et plus spécifiquement à l’art abstract, au pop art et à la peinture japonaise, mais les explications du pourquoi de ces corrélations me sont suffisamment subjectives, et surtout n’ont rien à voir avec les connaissances qu’on a de l’histoire de art. Ce que je trouve dommage, c’est que ce type d’expérience aurait pu faire référence à des théories esthétiques, qui peuvent, en effet, y donner une certaine épaisseur spéculative et théorique. Dans le meilleur des cas, la référence à des théories esthétiques peut donner lieu à des dialogues entre les experts de l’art et les psychologues, entre les spéculations artistiques et les conceptions expérimentales, notamment lors de l’apparition d’une certaine discordance entre les résultats empiriques et les théories de l’art.
Prenons un exemple. Chamorro-Premuzic et ses collègues ont trouvé une corrélation positive entre le goût pour l’impressionnisme et la personnalité du type consciencieux, ainsi que la corrélation négative entre le premier et l’ouverture à l’expérience. Cela dit, l’impressionnisme qui était à son origine un mouvement promu par les artistes rebelles est devenu aujourd’hui une forme artistique au goût des personnes qui tendent à défendre l’ordre établi. En effet, l’expérience de Chamorro-Premuzic confirme plutôt mon intuition et probablement l’intuition de beaucoup de monde : l’impressionnisme qui était un programme avant-gardiste il y a plus de deux cents ans a remporté un tel succès social et culturel qu’il est devenu aujourd’hui paradoxalement un repère culturel ou une norme de beauté qui est, en quelque sorte, le refuge des personnes qui cherchent un certain confort esthétique. Je pense que cela pourrait stimuler beaucoup de discussions au sein des théoriciens de l’art et les psychologues. Dans cette perspective, les expérimentations esthétiques ne seront pas seulement de l’ordre de la psychologie expérimentale, mais pourront faire parti d’un plus grand programme qui est celui de la culture.
Deuxièmement, je trouve que la simple corrélation entre la personnalité et la préférence pour certain style artistique ne nous montre qu’une image assez grossière du rapport des processus mentaux et de la préférence esthétique. Quand on tente d’expliquer, de manière plus précise, le pourquoi de cette corrélation, on a en réalité très peu de chose à se dire. Car avec ce genre de test, il y a toujours un risque énorme de confusion quand il existe des facteurs latents et des variables qui n’ont rien à voir avec l’interprétation du résultat. Entre les Big Five et la préférence esthétique, il y a encore beaucoup de choses latentes et inconnues – les rapports, les variables, et les corrélations – qu’on n’a pas encore montrées, démontrées et expliquées. D’ailleurs, le choix des tableaux me paraît quelque peu fluctuant, ce qui me fait penser si la préférence des participants pour les tableaux n’était pas biaisée par les facteurs non contrôlés et également non envisagés par l’expérience. Un exemple très marquant est que le résultat de cette étude montre que les peintures islamiques sont les moins gâtées parmi 24 tableaux. Le tableau le moins aimé est celui d’un artiste anonyme du dix-septième siècle qui met en scène les femmes voilées, portant les costumes traditionnels Shiite à l’époque de Safavid. Une question que je me pose est alors si la perception des participants occidentaux de ce tableau représenté les femmes en niqab n’était pas en réalité influencée par leur attitude vis-à-vis du mouvement intégriste salafiste. Ceci est alors un facteur proprement sociopolitique, et certainement n’a que très peu de rapport avec la personnalité du percevant. Pour exclure les facteurs non révélateurs de la personnalité, l’idéal sera de restreindre le champ d’investigation en établissant les rapports plus directs entre les processus psychologiques et les préférences esthétiques. De même, le choix des stimuli visuels nécessitera également d’une manipulation plus attentive.
Thèse en ligne
Ma thèse est en ligne sur le site de TEL. J’espère que le lien sera toujours bon. Sinon, tapez Li-Hsiang Hsu dans le formulaire de recherche. Bonne lecture!!
La câlinerie du tout petit – Kindchenschema

Originairement observé et suggéré par le biologiste autrichien Konrad Lorenz, le Kindchenschema, ou le schéma de nourrisson, une configuration physique prototypique perçue par les adultes comme mignonne ou câline, désigne une série de caractéristiques physiques infantiles, telles que la grosseur de tête, le front haut légèrement en saillie, des grands yeux, les joues poupines bien rondes, petit nez et petit bouche, les extrémités du corps courtes et dodues. Lorenz a remarqué que les êtres humains avaient tendance de prêter attention et réagir favorablement aux enfants sans défense, et cela est probablement dû à l’effet du schéma de nourrisson.
L’effet d’une certaine morphologie de nourrisson sur les adultes, les femmes en particulier, a été ensuite confirmé par les études scientifiques sur le comportement des êtres humains. Les études montrent que le schéma de nourrisson est d’abord en corrélation positive au degré de l’attention visuelle. Elles montrent que la vue d’un nourrisson active les régions cérébrales (telles que precuneus et sulcus intrapariétal, Leibenluft et al. 2004), impliquées dans les processus de l’attention. Sur le plan affectif, le schéma de nourrisson est perçu comme stimulus positif, en liaison intime avec les jugements de valeur tels qu’être « mignons », « doux », « honnête », et avec les états émotionnels comme « tendresse », « chaleur », etc. (Berry & McArthur, 1985). Sur le plan comportemental, les études montrent que le schéma de nourrisson est corrélatif à la motivation protectrice, nourricière, et au comportement d’apporter des soins (caretaking behavior) de la part des adultes. Une étude récente montre que plus la morphologie d’un enfant correspond au schéma de nourrisson, plus l’enfant a la capacité d’attirer l’attention des adultes, éveiller la motivation altruiste et leur évoquer la disposition affective d’en prendre soin (Glocker et al., 2009a), peu importe s’il existe réellement le lien de sang entre l’enfant et l’adulte. Cette tendance à prêter attention et à apporter des soins au tout petit est plus forte chez les femmes que chez les hommes (Glocker et al., 2009a).
Les mécanismes neurobiologiques sous-tendant la perception du schéma de nourrisson sont également identifiés récemment par l’équipe de recherche dirigée par Melanie Glocker et Norbert Sachser (Glocker et al., 2009b). Ils montrent que, chez les adultes, la vue d’un nourrisson active le centre de récompense dans le cerveau, plus précisément, le noyau accumbens. Cette région est depuis longtemps identifiée comme le centre du plaisir dans notre cerveau, impliqué dans la sensation de bien-être et dans le sentiment de bonheur. Il est également connu pour son rôle de médiateur dans les comportements à la recherche de la récompense.
Le résultat de ces recherches dévoile le secret de notre comportement de prévenance vis-à-vis des enfants enraciné dans l’implantation du cerveau. Du point de vu évolutionniste, le nourrisson représente un stimulus biologiquement pertinent pour les membres de l’espèce en termes du succès de reproduction et de la survie de l’espèce. Il est donc d’une grande importance pour les parents à prêter attention au nourrisson et y apporter des soins nécessaires. Le fait que le cerveau humain, notamment celui des femmes, réagit en priorité et en favoris à l’image de bébé rejoint les observations des scientifiques de l’émotion selon lesquelles il existe un lien direct biologiquement fondé entre les caractéristiques physiques du stimulus visuel et les états émotionnels. Effectivement, du point de vue de l’évolution du cerveau et du comportement humain, il est d’une grande importance à prêter attention aux stimuli de haute pertinence biologique et adopter une stratégie comportementale appropriée au bien-être et à la survie de l’espèce. Il s’agit de comprendre comment le cerveau est programmé de manière à traiter certains types de stimulus en priorité en les associant à certains types de comportement.
Références:
Berry, D. S., & McArthur, L. (1985). Some components and consequences of a babyface. Journal of Personality and Social Psychology, 48, 312–323.
Brosch, T., Sander D., & Scherer, K. R. (2007). That baby caught my eye… attention capture by infant faces. Emotion. 7 (3), 685-9.
Glocker, M. L., et al. (2009a). Baby Schema in Infant Faces Induces Cuteness Perception and Motivation for Caretaking in Adults. Ethology. 115 (3), 257-263.
Glocker, M. L., et al. (2009b). Baby schema modulates the brain reward system in nulliparous women. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America. 106 (22), 9115-9.
Leibenluft, E., Gobbini, M. I., Harrison, T., & Haxby, J. V. (2004). Mothers’ neural activation in response to pictures of their children and other children. Biological Psychiatry, 56, 225–232.
Annonce de soutenance
J’ai le plaisir de vous annoncer la soutenance de ma thèse de doctorat intitulée :
LE VISIBLE ET L’EXPRESSION. Étude sur la relation intersubjective entre perception visuelle, sentiment esthétique et forme picturale. (Résumé)
Vous êtes amicalement invité(e) à la soutenance qui aura lieu le 8 juin 2009 à 14h00 à l’EHESS : Salle 242, 54 Bd. Raspail, 75006, Paris. (Informations pratiques)
Devant le jury composé de :
M. Renaud BARBARAS (Rapporteur)
M. Jacques MORIZOT (Rapporteur)
M. Jérôme DOKIC (Président du jury)
M. Jean-Marie SCHAEFFER (Directeur de thèse)
M. Michel IMBERT (Membre du jury)
La réfutabilité (falsifiability) selon Karl Popper
Formulée en opposition à l’idée de « vérifiabilité » du positivisme logique, la réfutabilité (ou falsifiabilité) est un concept de logique selon laquelle un énoncé ou une hypothèse peut être montré comme faux en faisant une observation ou une expérience. Or dire que quelque chose est « réfutable (falsifiable) » ne veut pas dire qu’il est réellement « réfuté (falsifié) » ou « faux ». Cela veut plutôt dire que si l’énoncé est faux, alors il est possible de le démontrer par moyen d’observation ou d’expérience. Elle est selon Popper un critère de démarcation entre les énoncés scientifiques et non scientifiques. La thèse de Popper désigne en effet une « possibilité logique », et non pas une actualité. Il s’agit donc d’une ouverture à la remise en question d’une théorie scientifique par des moyens « scientifiques » ou empiriques. Cela veut dire que dans la pensée de Popper, une théorique scientifique ne peut être réfutée et prouvée comme fausse que par les moyens et les instruments définis par la science elle-même. Ainsi, pour prendre l’exemple de psychanalyse, dire que la théorie de Freud n’est pas réfutable, c’est dire que l’on ne peut pas prouver le complexe Œdipe comme une théorie fausse en menant un processus expérimental, ni évaluer la valeur de vérité de cette théorie à l’appui des résultats obtenus par l’expérimentation.
Un autre exemple de la théorie non-scientifique est probablement la thèse de pur ego de Husserl. Le caractère non scientifique de cette thèse se manifeste dès la définition du pur ego : le pur ego est un ego non-empirique, donc non observable par les mesures scientifiques. Cette thèse se situe donc complètement hors du champ de la scientificité et à l’abri de l’investigation scientifique.
Pour revenir au concept de réfutabilité, la thèse de Popper concerne notamment les énoncés scientifiques sous la forme de « proposition universelle » (« tous Fs sont Gs », ou « pour tout x, si x est F, alors x est G ») qui soulève la difficulté de vérification, étant donné qu’il est impossible de vérifier si « pour tout x, si x est un cygne, alors x est blanc ». Puisque vérifier tous les particuliers concevables est impossible, pour établir les lois qui prétendent une vérité universelle, les scientifiques n’ont qu’à avoir recours à la méthode d’induction permettant de remonter des particuliers à l’universel. Ce passage du particulier à l’universel soulève cependant une sérieuse problématique épistémologique que l’on désigne sous le nom de « problème d’induction ». Ce problème est souvent illustré par l’exemple du lever de soleil : depuis le temps que quiconque peut connaître, le soleil se lève tous les matins, alors, peut-t-on en inférer qu’il se lèvera demain, après demain et ainsi de suite ? Qu’est-ce qui nous permet alors de tirer la conclusion et prévoir la suite de l’événement à partir d’une série de faits du passé qu’on a pu observée ? En effet, du particulier à l’universel, il s’agit souvent d’une généralisation quelque peu abusive et cela pose de réel problème de logique. La possibilité de commettre des erreurs est escomptée. Popper, comme Hume, en conclut que ce qui nous permet de tirer une conclusion universelle à partir d’une prémisse particulière n’est rien d’autre qu’une force psychologique, une croyance. Or le fait de croire ne suffit pas pour justifier logiquement la conclusion tirée du passé. Rien ne peut garantir que demain et après demain le soleil se lèvera tel qu’il a été ce matin et le jour de la naissance de mon arrière grande mère. La généralisation de la science empirique n’a donc pas de validité logique absolue. Certes, elle prend appui sur les méthodes définies rigoureusement qui servent, en quelque sort, d’indicateurs de confiance, mais au fond, ceux-ci ne sont pas vraiment différents de la douteuse croyance psychologique. On peut donc dire que le problème d’induction est au plein cœur du débat de la réfutabilité.
(Mais bon, on peut toujours faire des arrangements avec ce fameux problème d’induction. Quoique. :p)
